Nous pensons que d'autres politiques économiques
sont possibles. Entrez dans le débat citoyen avec nous.

  • rss
  • facebook
  • twitter
  • rss

Notre blog sur Marianne.net

S'abonner à flux Notre blog sur Marianne.net
Mis à jour : il y a 8 heures 41 min

Mario : rien ne sert de dégainer vite, il faudrait plutôt viser juste !

11 Novembre 2013 - 15:49
Esther Jeffers, Dominique Plihon, économistes atterrés, le 11/11/13 Lors de la réunion du 7 novembre, le conseil des gouverneurs de la BCE a pris les décisions de :
- baisser les taux d'intérêt des opérations principales de refinancement de l'euro système de 25 points de base à 0,25% avec effet au 13 novembre 2013,
- de réduire le taux d'intérêt de la facilité de prêt marginal de 25 points de base à 0,75%
- de garder inchangé le taux d'intérêt  de la facilité de dépôt à 0%.

Les marchés et les banques ont aussitôt salué cette décision, contents de ne pas devoir attendre décembre comme ils le pensaient pour recevoir leur cadeau de Noël...

La BCE a pris ces décisions en réaction à la baisse de l'inflation en septembre et en octobre, et à la crainte d'un enlisement de la zone euro dans la déflation. Car autant les banques centrales ont, ces dernières décennies, affûté jusqu'à l'obsession leurs armes pour combattre l'inflation, autant elles sont désarmées face à la spirale déflationniste contre laquelle elles se révèlent impuissantes aujourd’hui. Une fois les taux d'intérêt baissés, elles ne savent que faire pour sortir de ce cercle vicieux dans lequel les économies s’enfoncent. Le paradoxe est qu'on se retrouve dans cette situation critique malgré les aides massives accordées par la BCE aux banques ! Le bilan de l'action de la BCE et des gouvernements est calamiteux: le chômage est massif en Europe, les politiques d'austérité préconisées et appliquées ont amené la récession et son cortège de maux pour les peuples, l'euro est surévalué, la zone euro au bord de l'explosion, le risque d’une nouvelle crise financière plus grand que jamais.
Pourquoi ces résultats négatifs alors que tant de moyens ont été mis en œuvre ?

Parce que l'action de la BCE a cherché uniquement à aider les banques pour assurer leur  sauvetage, sans poser de conditions, afin de préserver la finance et ses intérêts ! Les banques n'ont pas transmis les liquidités à l'économie sous forme de crédits. Pendant que les peuples subissaient de plein fouet les politiques d'austérité, les banques spéculaient contre les États et, périodiquement, quand cette spéculation atteignait des sommets de plus en plus élevés, se retiraient pour placer ces liquidités auprès des banques centrales.

Comme si ces cadeaux et ces pratiques ne suffisaient pas, la BCE a décidé il y a quelques jours que les banques pourraient compter sur la fourniture de liquidités sans limites jusqu'en 2015. Qu'est-ce qui empêchera les banques de poursuivre sur le même modèle ? Aucune condition n'accompagne cet octroi de liquidités, aucune exigence sur l'usage qui en est fait pour soutenir l'économie réelle et lutter contre le chômage.

Si la BCE voulait réellement lutter contre le risque de déflation et l'enlisement des économies dans cette trappe, c'est d'une autre politique dont la zone euro aurait besoin. Une politique qui conditionnerait l'accès des banques à des taux faibles en fonction :
- de l'usage fait de ces liquidités, en donnant la priorité à l’octroi de crédit à l'investissement productif et socialement utile,
- d'un objectif de réduction du chômage, de création d'emplois dans les secteurs prioritaires de la recherche, de la santé, de l'éducation, du logement, de la petite enfance.

La BCE pourrait rendre négatif le taux de dépôt au jour le jour afin d'obliger les banques à financer les projets socialement utiles.

C'est cette politique que devrait mener la BCE si elle était au service de l'intérêt général et non des seules banques !


Emplois vacants : la faute aux chômeurs ?

28 Octobre 2013 - 12:09
C’est presque devenu une ritournelle : quand le chômage augmente, la question des emplois vacants est mise sur le devant de la scène et, de façon plus ou moins implicite, le comportement des demandeurs d’emploi est montré du doigt. Lors d’une intervention télévisée le 24 avril 2008, Nicolas Sarkozy avait ainsi déclaré : « il y a 500 000 offres d’emploi qui ne sont pas satisfaites avec 1,9 million de chômeurs, l’immense majorité des chômeurs essayent de trouver un emploi, mais certains ne veulent pas se mettre au travail, c’est une minorité qui choque ». Plus récemment, lors de l’ouverture de la deuxième conférence sociale des 20 et 21 juin derniers François Hollande soulignait : « nous avons à regarder une réalité, elle n’est pas nouvelle. Il y a à peu près de 200 000 à 300 000 recrutements qui sont entamés, puis abandonnés, parce qu’il n’y a pas de candidats suffisamment qualifiés par rapport aux emplois qui sont proposés. ». L’analyse a le mérite d’être simple : s’il y a des emplois vacants, c’est de la faute des chômeurs qui ne veulent pas travailler ou, dans la version plus « soft » de 2013, qui ne sont pas assez formés. Est-ce si simple ?
Pour éclairer ce débat – et sortir d’un certain nombre d’idées reçues  –  on peut s’appuyer, à condition de le lire entre les lignes, sur le dernier rapport du COE (Conseil d’orientation de l’emploi) intitulé « Emplois durablement vacants et difficultés de recrutement »1. 
 
Emplois vacants et difficultés de recrutement ne sont pas synonymes
Comme le précise d’emblée le rapport « les termes d’emplois vacants, d’offres non pourvues, de difficultés de recrutement ou de métiers en tension sont généralement utilisés de manière indifférenciée, alors même qu’ils recouvrent des réalités très différentes » (p.8). En effet, un emploi vacant désigne, selon la définition d’Eurostat, un poste rémunéré nouvellement créé, inoccupé ou sur le point de devenir vacant pour lequel, d’une part, l'employeur entreprend activement de chercher, en dehors de l'entreprise, un candidat et, d’autre part, qu'il a l'intention de pourvoir immédiatement ou dans un délai déterminé. En ce sens, l’existence d’emplois vacants reflète le fonctionnement « normal » du marché du travail où les ajustements ne sont pas instantanés. On ne peut donc pas conclure à des difficultés structurelles du marché du travail du fait de l’existence d’emplois vacants. Bien que cherchant à démontrer cette piste, le COE n’y parvient d’ailleurs pas, si ce n’est à grand renfort d’hypothèses théoriques fortes (celle du déplacement de la courbe de Beveridge) et à l’appui de formules prudentes « cela semble révéler des difficultés de nature structurelle » pour finalement conclure : « le niveau des emplois vacants ne donne pas d’information précise sur la nature et l’ampleur de ces difficultés, non seulement parce que les indicateurs portant sur les emplois vacants (issus de l’enquête ACEMO) ne sont pas encore assez robustes, mais aussi parce qu’il est normal dans une économie saine et dynamique qu’un nombre relativement élevé d’emplois vacants existe de manière permanente. Une analyse plus fine des difficultés structurelles actuelles doit alors être menée sur la base de l’observation des difficultés de recrutement des entreprises et des durées de recrutement » (p. 41).

Regarder du côté des employeurs pour comprendre les difficultés de recrutement
Si l’on suit cette piste, regarder du côté des entreprises pour mieux comprendre les difficultés de recrutement, qu’apprend-on ?
En premier lieu qu’il ne faut pas confondre échec de recrutement et difficultés de recrutement. On peut estimer selon différentes sources (Enquête OFER et observatoire TEC du Médef) que l’on a environ 300 000 échecs de recrutement par an. Ce qui, rapporté aux 21 millions de recrutements annuels dans le secteur privé hors intérim, représente moins de 2% des recrutements effectués. Pour autant un recrutement qui aboutit peut être difficile. Cela toucherait entre un quart et un tiers des recrutements en CDI (même ordre de grandeur selon les différentes sources). Ces difficultés de recrutement seraient pour le COE le signe de problèmes structurels (p. 64). Soit. Mais reste à définir lesquels. Le rapport alors souligne la grande variété des difficultés de recrutement selon les métiers et les territoires, concluant que « bien appréhender la complexité de ce phénomène est essentiel pour éviter les explications globalisantes qui risqueraient de conduire à des solutions partielles voire inadaptées » (p. 112). On peut y voir un premier pas permettant de sortir du registre de discours du type « la faute aux chômeurs » très fréquemment avancé.
Le déficit d’attractivité de certains métiers, la saisonnalité d’une activité, la dimension géographique de l’emploi, l’inadéquation entre les compétences attendues par les recruteurs et celles disponibles, sont autant de causes rappelées des difficultés de recrutement. Tous ces critères sont alors passés en revue et, en dépit d’un certain nombre de dogmes que le COE ne peut s’empêcher de mobiliser, l’institution est obligée de conclure : 1/ « qu’il n’y a pas de corrélation générale entre difficultés de recrutement d’une part et faibles niveaux de salaires ou conditions de travail difficiles d’autre part » (p. 134) ; 2/ que l’indemnisation du chômage ne peut être considérée comme une source de moindre attractivité d’un emploi du fait du salaire de réserve qu’elle impose car « il faut prendre en compte que le travail est également un facteur d’épanouissement personnel d’une part et d’intégration sociale d’autre part » (p. 145). Reste alors la question de l’inadéquation des compétences de la population active aux exigences des employeurs. Hollande aurait-il raison ? Les chômeurs ne seraient-ils pas assez formés ?

Les difficultés de recrutement : un problème d’ « employeurabilité » plus que d’employabilité
« Si l’inadéquation de la formation des candidats aux besoins du marché du travail est souvent mise en avant pour expliquer les difficultés de recrutement, un tel diagnostic doit être en partie relativisé (…). Une meilleure adaptation de l’offre de formation aux besoins des entreprises n’est en effet nécessaire que pour certains métiers »  (p. 148). Pourquoi ? 1/ Parce que le lien entre emploi et formation est très distendu. La spécialité de formation ne joue qu’un rôle secondaire pour accéder à la plupart des métiers. Comme le montrent notamment les travaux d’O. Chardon2, le lien entre spécialité de formation et poste occupé n’est vérifié que dans un tiers des cas, en général pour des professions à entrée réglementée (comme les médecins ou les avocats) ou des métiers avec une identité professionnelle reconnue (coiffeur ou boulanger par exemple) ; 2/ parce que lors des procédures de recrutement, les employeurs affichent très souvent des exigences - notamment en termes de diplôme ou d’expérience - qui ne sont pas en lien avec les exigences réelles du poste à occuper. C’est notamment ce que soulignent les travaux du CEE sur cette question3 ; 3/ parce que les entreprises qui connaissent le plus de difficultés de recrutement sont les entreprises de plus petite taille, qui sur une année recrutent peu et qui sont les moins équipées pour gérer ces opérations (pas de service RH dédié, pas de procédure formalisée, manque de temps)4. Le rapport du COE reste timide dans l’affirmation de ces deux derniers enjeux (« il est probable que cette explication reste relativement marginale et ne suffit pas à remettre en cause la thèse de l’inadéquation entre les compétences et les besoins » p. 152) cherchant à ramener la question à un problème de formation alors même que les éléments présents dans le rapport l’invalident5.

Résumons-nous, au plutôt résumons ce que le COE concède – non sans difficultés - au fil des pages : il est normal qu’il y ait des emplois vacants dans une économie, cela reflète juste le fait que les ajustements sur le marché du travail ne sont pas instantanés. Le vrai enjeu porte sur les difficultés de recrutement des entreprises. Or du fait des modes de fonctionnement des entreprises, beaucoup d’entre elles ne savent pas toujours recruter (notamment les PME) et quand elles éprouvent une difficulté, elles ne remettent pas pour autant en cause leur mode de fonctionnement6. Si nous tirons les conclusions du rapport du COE, le problème structurel qui se cache derrière les difficultés de recrutement est celui de la capacité d’une entreprise à être un employeur avant la question de l’adéquation de la formation d’un demandeur d’emploi à un poste7. Or la capacité employeur d’une entreprise n’est que rarement posée, le cœur des politiques d’emploi (et des discours) se centrant sur la question de l’employabilité des personnes. Répondre aux difficultés de recrutement pourrait passer par un renforcement de l’ « employeurabilité »8 des entreprises.
 
-------------------------
Notes :
1 http://www.coe.gouv.fr/Detail-Publication.html?id_article=1141
2 O. Chardon (2005), « La spécialité de formation joue un rôle secondaire pour accéder à la plupart des métiers », Economie et statistiques, n°388-389, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/es388-389c.pdf
 3 E. Marchal et G. Rieucau (2005) « Candidat de plus de 40 ans, non diplômé ou débutant s'abstenir », Connaissance de l’emploi, CEE, n°11, janvier.
4  De Larquier G. (2009), « Des entreprises satisfaites de leurs recrutements », Connaissance de l’emploi, CEE, n°70, octobre.
5 Le rapport de fait oscille dans ces postures entre l’affirmation d’un problème de formation et sa déconstruction : « L’explication des difficultés de recrutement par l’inadéquation entre compétences disponibles sur le marché du travail et les besoins des entreprises est mise en tête de liste des explications possibles essentiellement par les employeurs (…) Un premier argument pour nuancer le constat d’une inadéquation des compétences aux besoins est justement le caractère déclaratif des enquêtes ainsi que la nature des répondants (les employeurs). Il faut donc considérer avec prudence, sinon l’existence de ce facteur explicatif, du moins l’importance primordiale qui lui est donnée. Il apparaît en effet assez naturel que l’employeur mette en avant la responsabilité du système de formation, d’une part parce qu’il a intérêt à recruter des candidats n’ayant pas besoin de formation complémentaire, d’autre part car il n’a pas forcément conscience de l’éventuel niveau d’exigence excessif dont il ferait preuve. Un second argument parfois avancé pour écarter l’explication par l’inadéquation des compétences aux besoins est qu’un tel constat impliquerait assez naturellement de privilégier une politique de formation « adéquationniste ». Une conception « adéquationniste » de la formation se fixe comme objectif l’adéquation par niveau et/ou par spécialité des filières de formation à la demande de travail des entreprises. Or les adversaires d’une telle conception font valoir qu’une telle politique est illusoire, au regard du lien très distendu entre emploi et formation », p. 153-154.
6 Comme le souligne la DARES « pour plus de 95 % des procédures abandonnées ou suspendues, l’employeur déclare que si c’était à refaire, il afficherait les mêmes critères de sélection (motivation, présentation, disponibilité…).Malgré l’échec, les employeurs procéderaient différemment pour seulement 30 % des processus en CDD et pour 15 % de ceux en CDI. » DARES (2006), « Des difficultés pouvant aller jusqu’à l’échec du recrutement », PIPS, n°48-2, novembre http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2006.11-48-2.pdf
7 C’est également la thèse de M.-A. Estrade (2013), « Les emplois non pourvus : mythes et réalités », Regards croisés sur l’économie, n°13, 2013/1.
8 Terme repris de Duclos L. (2007), « L’entrepreneur ne fait pas l’employeur », Correspondance METIS, 1er juin, http://www.metiseurope.eu/l-rsquoentrepreneur-ne-fait-pas-l-rsquoemployeur_fr_70_art_128.html. Comme il le souligne « l’entreprise n’a pas pour fonction [première] de créer de l’emploi. Cette capacité ne se révèle qu’en marchant. Elle est donc le produit d’un fonctionnement spécifique (…). Autrement dit, la capacité à être employeur n’est pas donnée avec la qualité d’entrepreneur ».

Emplois vacants : la faute aux chômeurs ?

28 Octobre 2013 - 12:09
C’est presque devenu une ritournelle : quand le chômage augmente, la question des emplois vacants est mise sur le devant de la scène et, de façon plus ou moins implicite, le comportement des demandeurs d’emploi est montré du doigt. Lors d’une intervention télévisée le 24 avril 2008, Nicolas Sarkozy avait ainsi déclaré : « il y a 500 000 offres d’emploi qui ne sont pas satisfaites avec 1,9 million de chômeurs, l’immense majorité des chômeurs essayent de trouver un emploi, mais certains ne veulent pas se mettre au travail, c’est une minorité qui choque ». Plus récemment, lors de l’ouverture de la deuxième conférence sociale des 20 et 21 juin derniers François Hollande soulignait : « nous avons à regarder une réalité, elle n’est pas nouvelle. Il y a à peu près de 200 000 à 300 000 recrutements qui sont entamés, puis abandonnés, parce qu’il n’y a pas de candidats suffisamment qualifiés par rapport aux emplois qui sont proposés. ». L’analyse a le mérite d’être simple : s’il y a des emplois vacants, c’est de la faute des chômeurs qui ne veulent pas travailler ou, dans la version plus « soft » de 2013, qui ne sont pas assez formés. Est-ce si simple ?
Pour éclairer ce débat – et sortir d’un certain nombre d’idées reçues  –  on peut s’appuyer, à condition de le lire entre les lignes, sur le dernier rapport du COE (Conseil d’orientation de l’emploi) intitulé « Emplois durablement vacants et difficultés de recrutement »1. 
 
Emplois vacants et difficultés de recrutement ne sont pas synonymes
Comme le précise d’emblée le rapport « les termes d’emplois vacants, d’offres non pourvues, de difficultés de recrutement ou de métiers en tension sont généralement utilisés de manière indifférenciée, alors même qu’ils recouvrent des réalités très différentes » (p.8). En effet, un emploi vacant désigne, selon la définition d’Eurostat, un poste rémunéré nouvellement créé, inoccupé ou sur le point de devenir vacant pour lequel, d’une part, l'employeur entreprend activement de chercher, en dehors de l'entreprise, un candidat et, d’autre part, qu'il a l'intention de pourvoir immédiatement ou dans un délai déterminé. En ce sens, l’existence d’emplois vacants reflète le fonctionnement « normal » du marché du travail où les ajustements ne sont pas instantanés. On ne peut donc pas conclure à des difficultés structurelles du marché du travail du fait de l’existence d’emplois vacants. Bien que cherchant à démontrer cette piste, le COE n’y parvient d’ailleurs pas, si ce n’est à grand renfort d’hypothèses théoriques fortes (celle du déplacement de la courbe de Beveridge) et à l’appui de formules prudentes « cela semble révéler des difficultés de nature structurelle » pour finalement conclure : « le niveau des emplois vacants ne donne pas d’information précise sur la nature et l’ampleur de ces difficultés, non seulement parce que les indicateurs portant sur les emplois vacants (issus de l’enquête ACEMO) ne sont pas encore assez robustes, mais aussi parce qu’il est normal dans une économie saine et dynamique qu’un nombre relativement élevé d’emplois vacants existe de manière permanente. Une analyse plus fine des difficultés structurelles actuelles doit alors être menée sur la base de l’observation des difficultés de recrutement des entreprises et des durées de recrutement » (p. 41).

Regarder du côté des employeurs pour comprendre les difficultés de recrutement
Si l’on suit cette piste, regarder du côté des entreprises pour mieux comprendre les difficultés de recrutement, qu’apprend-on ?
En premier lieu qu’il ne faut pas confondre échec de recrutement et difficultés de recrutement. On peut estimer selon différentes sources (Enquête OFER et observatoire TEC du Médef) que l’on a environ 300 000 échecs de recrutement par an. Ce qui, rapporté aux 21 millions de recrutements annuels dans le secteur privé hors intérim, représente moins de 2% des recrutements effectués. Pour autant un recrutement qui aboutit peut être difficile. Cela toucherait entre un quart et un tiers des recrutements en CDI (même ordre de grandeur selon les différentes sources). Ces difficultés de recrutement seraient pour le COE le signe de problèmes structurels (p. 64). Soit. Mais reste à définir lesquels. Le rapport alors souligne la grande variété des difficultés de recrutement selon les métiers et les territoires, concluant que « bien appréhender la complexité de ce phénomène est essentiel pour éviter les explications globalisantes qui risqueraient de conduire à des solutions partielles voire inadaptées » (p. 112). On peut y voir un premier pas permettant de sortir du registre de discours du type « la faute aux chômeurs » très fréquemment avancé.
Le déficit d’attractivité de certains métiers, la saisonnalité d’une activité, la dimension géographique de l’emploi, l’inadéquation entre les compétences attendues par les recruteurs et celles disponibles, sont autant de causes rappelées des difficultés de recrutement. Tous ces critères sont alors passés en revue et, en dépit d’un certain nombre de dogmes que le COE ne peut s’empêcher de mobiliser, l’institution est obligée de conclure : 1/ « qu’il n’y a pas de corrélation générale entre difficultés de recrutement d’une part et faibles niveaux de salaires ou conditions de travail difficiles d’autre part » (p. 134) ; 2/ que l’indemnisation du chômage ne peut être considérée comme une source de moindre attractivité d’un emploi du fait du salaire de réserve qu’elle impose car « il faut prendre en compte que le travail est également un facteur d’épanouissement personnel d’une part et d’intégration sociale d’autre part » (p. 145). Reste alors la question de l’inadéquation des compétences de la population active aux exigences des employeurs. Hollande aurait-il raison ? Les chômeurs ne seraient-ils pas assez formés ?

Les difficultés de recrutement : un problème d’ « employeurabilité » plus que d’employabilité
« Si l’inadéquation de la formation des candidats aux besoins du marché du travail est souvent mise en avant pour expliquer les difficultés de recrutement, un tel diagnostic doit être en partie relativisé (…). Une meilleure adaptation de l’offre de formation aux besoins des entreprises n’est en effet nécessaire que pour certains métiers »  (p. 148). Pourquoi ? 1/ Parce que le lien entre emploi et formation est très distendu. La spécialité de formation ne joue qu’un rôle secondaire pour accéder à la plupart des métiers. Comme le montrent notamment les travaux d’O. Chardon2, le lien entre spécialité de formation et poste occupé n’est vérifié que dans un tiers des cas, en général pour des professions à entrée réglementée (comme les médecins ou les avocats) ou des métiers avec une identité professionnelle reconnue (coiffeur ou boulanger par exemple) ; 2/ parce que lors des procédures de recrutement, les employeurs affichent très souvent des exigences - notamment en termes de diplôme ou d’expérience - qui ne sont pas en lien avec les exigences réelles du poste à occuper. C’est notamment ce que soulignent les travaux du CEE sur cette question3 ; 3/ parce que les entreprises qui connaissent le plus de difficultés de recrutement sont les entreprises de plus petite taille, qui sur une année recrutent peu et qui sont les moins équipées pour gérer ces opérations (pas de service RH dédié, pas de procédure formalisée, manque de temps)4. Le rapport du COE reste timide dans l’affirmation de ces deux derniers enjeux (« il est probable que cette explication reste relativement marginale et ne suffit pas à remettre en cause la thèse de l’inadéquation entre les compétences et les besoins » p. 152) cherchant à ramener la question à un problème de formation alors même que les éléments présents dans le rapport l’invalident5.

Résumons-nous, au plutôt résumons ce que le COE concède – non sans difficultés - au fil des pages : il est normal qu’il y ait des emplois vacants dans une économie, cela reflète juste le fait que les ajustements sur le marché du travail ne sont pas instantanés. Le vrai enjeu porte sur les difficultés de recrutement des entreprises. Or du fait des modes de fonctionnement des entreprises, beaucoup d’entre elles ne savent pas toujours recruter (notamment les PME) et quand elles éprouvent une difficulté, elles ne remettent pas pour autant en cause leur mode de fonctionnement6. Si nous tirons les conclusions du rapport du COE, le problème structurel qui se cache derrière les difficultés de recrutement est celui de la capacité d’une entreprise à être un employeur avant la question de l’adéquation de la formation d’un demandeur d’emploi à un poste7. Or la capacité employeur d’une entreprise n’est que rarement posée, le cœur des politiques d’emploi (et des discours) se centrant sur la question de l’employabilité des personnes. Répondre aux difficultés de recrutement pourrait passer par un renforcement de l’ « employeurabilité »8 des entreprises.
 
-------------------------
Notes :
1 http://www.coe.gouv.fr/Detail-Publication.html?id_article=1141
2 O. Chardon (2005), « La spécialité de formation joue un rôle secondaire pour accéder à la plupart des métiers », Economie et statistiques, n°388-389, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/es388-389c.pdf
 3 E. Marchal et G. Rieucau (2005) « Candidat de plus de 40 ans, non diplômé ou débutant s'abstenir », Connaissance de l’emploi, CEE, n°11, janvier.
4  De Larquier G. (2009), « Des entreprises satisfaites de leurs recrutements », Connaissance de l’emploi, CEE, n°70, octobre.
5 Le rapport de fait oscille dans ces postures entre l’affirmation d’un problème de formation et sa déconstruction : « L’explication des difficultés de recrutement par l’inadéquation entre compétences disponibles sur le marché du travail et les besoins des entreprises est mise en tête de liste des explications possibles essentiellement par les employeurs (…) Un premier argument pour nuancer le constat d’une inadéquation des compétences aux besoins est justement le caractère déclaratif des enquêtes ainsi que la nature des répondants (les employeurs). Il faut donc considérer avec prudence, sinon l’existence de ce facteur explicatif, du moins l’importance primordiale qui lui est donnée. Il apparaît en effet assez naturel que l’employeur mette en avant la responsabilité du système de formation, d’une part parce qu’il a intérêt à recruter des candidats n’ayant pas besoin de formation complémentaire, d’autre part car il n’a pas forcément conscience de l’éventuel niveau d’exigence excessif dont il ferait preuve. Un second argument parfois avancé pour écarter l’explication par l’inadéquation des compétences aux besoins est qu’un tel constat impliquerait assez naturellement de privilégier une politique de formation « adéquationniste ». Une conception « adéquationniste » de la formation se fixe comme objectif l’adéquation par niveau et/ou par spécialité des filières de formation à la demande de travail des entreprises. Or les adversaires d’une telle conception font valoir qu’une telle politique est illusoire, au regard du lien très distendu entre emploi et formation », p. 153-154.
6 Comme le souligne la DARES « pour plus de 95 % des procédures abandonnées ou suspendues, l’employeur déclare que si c’était à refaire, il afficherait les mêmes critères de sélection (motivation, présentation, disponibilité…).Malgré l’échec, les employeurs procéderaient différemment pour seulement 30 % des processus en CDD et pour 15 % de ceux en CDI. » DARES (2006), « Des difficultés pouvant aller jusqu’à l’échec du recrutement », PIPS, n°48-2, novembre http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2006.11-48-2.pdf
7 C’est également la thèse de M.-A. Estrade (2013), « Les emplois non pourvus : mythes et réalités », Regards croisés sur l’économie, n°13, 2013/1.
8 Terme repris de Duclos L. (2007), « L’entrepreneur ne fait pas l’employeur », Correspondance METIS, 1er juin, http://www.metiseurope.eu/l-rsquoentrepreneur-ne-fait-pas-l-rsquoemployeur_fr_70_art_128.html. Comme il le souligne « l’entreprise n’a pas pour fonction [première] de créer de l’emploi. Cette capacité ne se révèle qu’en marchant. Elle est donc le produit d’un fonctionnement spécifique (…). Autrement dit, la capacité à être employeur n’est pas donnée avec la qualité d’entrepreneur ».

Emplois vacants : la faute aux chômeurs ?

28 Octobre 2013 - 12:09
C’est presque devenu une ritournelle : quand le chômage augmente, la question des emplois vacants est mise sur le devant de la scène et, de façon plus ou moins implicite, le comportement des demandeurs d’emploi est montré du doigt. Lors d’une intervention télévisée le 24 avril 2008, Nicolas Sarkozy avait ainsi déclaré : « il y a 500 000 offres d’emploi qui ne sont pas satisfaites avec 1,9 million de chômeurs, l’immense majorité des chômeurs essayent de trouver un emploi, mais certains ne veulent pas se mettre au travail, c’est une minorité qui choque ». Plus récemment, lors de l’ouverture de la deuxième conférence sociale des 20 et 21 juin derniers François Hollande soulignait : « nous avons à regarder une réalité, elle n’est pas nouvelle. Il y a à peu près de 200 000 à 300 000 recrutements qui sont entamés, puis abandonnés, parce qu’il n’y a pas de candidats suffisamment qualifiés par rapport aux emplois qui sont proposés. ». L’analyse a le mérite d’être simple : s’il y a des emplois vacants, c’est de la faute des chômeurs qui ne veulent pas travailler ou, dans la version plus « soft » de 2013, qui ne sont pas assez formés. Est-ce si simple ?
Pour éclairer ce débat – et sortir d’un certain nombre d’idées reçues  –  on peut s’appuyer, à condition de le lire entre les lignes, sur le dernier rapport du COE (Conseil d’orientation de l’emploi) intitulé « Emplois durablement vacants et difficultés de recrutement »1. 
 
Emplois vacants et difficultés de recrutement ne sont pas synonymes
Comme le précise d’emblée le rapport « les termes d’emplois vacants, d’offres non pourvues, de difficultés de recrutement ou de métiers en tension sont généralement utilisés de manière indifférenciée, alors même qu’ils recouvrent des réalités très différentes » (p.8). En effet, un emploi vacant désigne, selon la définition d’Eurostat, un poste rémunéré nouvellement créé, inoccupé ou sur le point de devenir vacant pour lequel, d’une part, l'employeur entreprend activement de chercher, en dehors de l'entreprise, un candidat et, d’autre part, qu'il a l'intention de pourvoir immédiatement ou dans un délai déterminé. En ce sens, l’existence d’emplois vacants reflète le fonctionnement « normal » du marché du travail où les ajustements ne sont pas instantanés. On ne peut donc pas conclure à des difficultés structurelles du marché du travail du fait de l’existence d’emplois vacants. Bien que cherchant à démontrer cette piste, le COE n’y parvient d’ailleurs pas, si ce n’est à grand renfort d’hypothèses théoriques fortes (celle du déplacement de la courbe de Beveridge) et à l’appui de formules prudentes « cela semble révéler des difficultés de nature structurelle » pour finalement conclure : « le niveau des emplois vacants ne donne pas d’information précise sur la nature et l’ampleur de ces difficultés, non seulement parce que les indicateurs portant sur les emplois vacants (issus de l’enquête ACEMO) ne sont pas encore assez robustes, mais aussi parce qu’il est normal dans une économie saine et dynamique qu’un nombre relativement élevé d’emplois vacants existe de manière permanente. Une analyse plus fine des difficultés structurelles actuelles doit alors être menée sur la base de l’observation des difficultés de recrutement des entreprises et des durées de recrutement » (p. 41).

Regarder du côté des employeurs pour comprendre les difficultés de recrutement
Si l’on suit cette piste, regarder du côté des entreprises pour mieux comprendre les difficultés de recrutement, qu’apprend-on ?
En premier lieu qu’il ne faut pas confondre échec de recrutement et difficultés de recrutement. On peut estimer selon différentes sources (Enquête OFER et observatoire TEC du Médef) que l’on a environ 300 000 échecs de recrutement par an. Ce qui, rapporté aux 21 millions de recrutements annuels dans le secteur privé hors intérim, représente moins de 2% des recrutements effectués. Pour autant un recrutement qui aboutit peut être difficile. Cela toucherait entre un quart et un tiers des recrutements en CDI (même ordre de grandeur selon les différentes sources). Ces difficultés de recrutement seraient pour le COE le signe de problèmes structurels (p. 64). Soit. Mais reste à définir lesquels. Le rapport alors souligne la grande variété des difficultés de recrutement selon les métiers et les territoires, concluant que « bien appréhender la complexité de ce phénomène est essentiel pour éviter les explications globalisantes qui risqueraient de conduire à des solutions partielles voire inadaptées » (p. 112). On peut y voir un premier pas permettant de sortir du registre de discours du type « la faute aux chômeurs » très fréquemment avancé.
Le déficit d’attractivité de certains métiers, la saisonnalité d’une activité, la dimension géographique de l’emploi, l’inadéquation entre les compétences attendues par les recruteurs et celles disponibles, sont autant de causes rappelées des difficultés de recrutement. Tous ces critères sont alors passés en revue et, en dépit d’un certain nombre de dogmes que le COE ne peut s’empêcher de mobiliser, l’institution est obligée de conclure : 1/ « qu’il n’y a pas de corrélation générale entre difficultés de recrutement d’une part et faibles niveaux de salaires ou conditions de travail difficiles d’autre part » (p. 134) ; 2/ que l’indemnisation du chômage ne peut être considérée comme une source de moindre attractivité d’un emploi du fait du salaire de réserve qu’elle impose car « il faut prendre en compte que le travail est également un facteur d’épanouissement personnel d’une part et d’intégration sociale d’autre part » (p. 145). Reste alors la question de l’inadéquation des compétences de la population active aux exigences des employeurs. Hollande aurait-il raison ? Les chômeurs ne seraient-ils pas assez formés ?

Les difficultés de recrutement : un problème d’ « employeurabilité » plus que d’employabilité
« Si l’inadéquation de la formation des candidats aux besoins du marché du travail est souvent mise en avant pour expliquer les difficultés de recrutement, un tel diagnostic doit être en partie relativisé (…). Une meilleure adaptation de l’offre de formation aux besoins des entreprises n’est en effet nécessaire que pour certains métiers »  (p. 148). Pourquoi ? 1/ Parce que le lien entre emploi et formation est très distendu. La spécialité de formation ne joue qu’un rôle secondaire pour accéder à la plupart des métiers. Comme le montrent notamment les travaux d’O. Chardon2, le lien entre spécialité de formation et poste occupé n’est vérifié que dans un tiers des cas, en général pour des professions à entrée réglementée (comme les médecins ou les avocats) ou des métiers avec une identité professionnelle reconnue (coiffeur ou boulanger par exemple) ; 2/ parce que lors des procédures de recrutement, les employeurs affichent très souvent des exigences - notamment en termes de diplôme ou d’expérience - qui ne sont pas en lien avec les exigences réelles du poste à occuper. C’est notamment ce que soulignent les travaux du CEE sur cette question3 ; 3/ parce que les entreprises qui connaissent le plus de difficultés de recrutement sont les entreprises de plus petite taille, qui sur une année recrutent peu et qui sont les moins équipées pour gérer ces opérations (pas de service RH dédié, pas de procédure formalisée, manque de temps)4. Le rapport du COE reste timide dans l’affirmation de ces deux derniers enjeux (« il est probable que cette explication reste relativement marginale et ne suffit pas à remettre en cause la thèse de l’inadéquation entre les compétences et les besoins » p. 152) cherchant à ramener la question à un problème de formation alors même que les éléments présents dans le rapport l’invalident5.

Résumons-nous, au plutôt résumons ce que le COE concède – non sans difficultés - au fil des pages : il est normal qu’il y ait des emplois vacants dans une économie, cela reflète juste le fait que les ajustements sur le marché du travail ne sont pas instantanés. Le vrai enjeu porte sur les difficultés de recrutement des entreprises. Or du fait des modes de fonctionnement des entreprises, beaucoup d’entre elles ne savent pas toujours recruter (notamment les PME) et quand elles éprouvent une difficulté, elles ne remettent pas pour autant en cause leur mode de fonctionnement6. Si nous tirons les conclusions du rapport du COE, le problème structurel qui se cache derrière les difficultés de recrutement est celui de la capacité d’une entreprise à être un employeur avant la question de l’adéquation de la formation d’un demandeur d’emploi à un poste7. Or la capacité employeur d’une entreprise n’est que rarement posée, le cœur des politiques d’emploi (et des discours) se centrant sur la question de l’employabilité des personnes. Répondre aux difficultés de recrutement pourrait passer par un renforcement de l’ « employeurabilité »8 des entreprises.
 
-------------------------
Notes :
1 http://www.coe.gouv.fr/Detail-Publication.html?id_article=1141
2 O. Chardon (2005), « La spécialité de formation joue un rôle secondaire pour accéder à la plupart des métiers », Economie et statistiques, n°388-389, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/es388-389c.pdf
 3 E. Marchal et G. Rieucau (2005) « Candidat de plus de 40 ans, non diplômé ou débutant s'abstenir », Connaissance de l’emploi, CEE, n°11, janvier.
4  De Larquier G. (2009), « Des entreprises satisfaites de leurs recrutements », Connaissance de l’emploi, CEE, n°70, octobre.
5 Le rapport de fait oscille dans ces postures entre l’affirmation d’un problème de formation et sa déconstruction : « L’explication des difficultés de recrutement par l’inadéquation entre compétences disponibles sur le marché du travail et les besoins des entreprises est mise en tête de liste des explications possibles essentiellement par les employeurs (…) Un premier argument pour nuancer le constat d’une inadéquation des compétences aux besoins est justement le caractère déclaratif des enquêtes ainsi que la nature des répondants (les employeurs). Il faut donc considérer avec prudence, sinon l’existence de ce facteur explicatif, du moins l’importance primordiale qui lui est donnée. Il apparaît en effet assez naturel que l’employeur mette en avant la responsabilité du système de formation, d’une part parce qu’il a intérêt à recruter des candidats n’ayant pas besoin de formation complémentaire, d’autre part car il n’a pas forcément conscience de l’éventuel niveau d’exigence excessif dont il ferait preuve. Un second argument parfois avancé pour écarter l’explication par l’inadéquation des compétences aux besoins est qu’un tel constat impliquerait assez naturellement de privilégier une politique de formation « adéquationniste ». Une conception « adéquationniste » de la formation se fixe comme objectif l’adéquation par niveau et/ou par spécialité des filières de formation à la demande de travail des entreprises. Or les adversaires d’une telle conception font valoir qu’une telle politique est illusoire, au regard du lien très distendu entre emploi et formation », p. 153-154.
6 Comme le souligne la DARES « pour plus de 95 % des procédures abandonnées ou suspendues, l’employeur déclare que si c’était à refaire, il afficherait les mêmes critères de sélection (motivation, présentation, disponibilité…).Malgré l’échec, les employeurs procéderaient différemment pour seulement 30 % des processus en CDD et pour 15 % de ceux en CDI. » DARES (2006), « Des difficultés pouvant aller jusqu’à l’échec du recrutement », PIPS, n°48-2, novembre http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2006.11-48-2.pdf
7 C’est également la thèse de M.-A. Estrade (2013), « Les emplois non pourvus : mythes et réalités », Regards croisés sur l’économie, n°13, 2013/1.
8 Terme repris de Duclos L. (2007), « L’entrepreneur ne fait pas l’employeur », Correspondance METIS, 1er juin, http://www.metiseurope.eu/l-rsquoentrepreneur-ne-fait-pas-l-rsquoemployeur_fr_70_art_128.html. Comme il le souligne « l’entreprise n’a pas pour fonction [première] de créer de l’emploi. Cette capacité ne se révèle qu’en marchant. Elle est donc le produit d’un fonctionnement spécifique (…). Autrement dit, la capacité à être employeur n’est pas donnée avec la qualité d’entrepreneur ».

Le Tour d'Europe des Economistes Atterrés

16 Octobre 2013 - 18:07
Une initiative européenne pour proposer une Europe au service de ses citoyens Dans le cadre du réseau Euro-pen: European Progressive Economists Network
A l’initiative des économistes atterrés français, un réseau européen d’économistes progressistes a vu le jour en novembre 2012 à Florence. Actuellement, Euro-pen couvre 9 pays européens. Il est constitué d’Econosphères (Belgique), de Sbilanciamoci (Italie), d’Economuestra (Espagne), The Transnational Institute, Critical Political Economy Network, Economists against austerity (GB) et les réseaux européens Euromemorandum et Transform !.

Ces économistes sont convaincus que la majorité des politiques économiques menées depuis trois décennies et plus particulièrement depuis la crise ouverte en 2008 ne font que dégrader la situation économique, sociale et écologique de l’Europe. Fondées sur le courant théorique dominant en sciences économiques, elles ont comme point commun essentiel de supposer qu’une plus grande concurrence sur les marchés (des biens, des services, financiers, du travail, des droits à polluer…) est l’unique moyen d’améliorer la situation dans son ensemble. Nous pensons en revanche que pour rétablir la situation financière des administrations publiques, créer des emplois de qualité pour tous et engager immédiatement la transition écologique, d’autres politiques sont nécessaires. Elles ont pour but de privilégier une répartition des richesses plus équitable et la fin de la domination des marchés financiers sur le financement des entreprises et des États européens. En effet, l’augmentation des inégalités et la domination des acteurs de la finance sur l’économie conduisent à détricoter les systèmes sociaux des États européens (essentiels durant la crise), à faire pression sur les salariés en dégradant leurs conditions de travail et de vie et à confisquer les moyens de financement nécessaires à la transition écologique (car trop peu rentables à l’aune de la norme de rentabilité des marchés financiers). Les marchés financiers orientent les liquidités vers des investissements qui s’avèrent peu utiles socialement et écologiquement. Ils sont créateurs de bulles spéculatives comme dans le secteur de l’immobilier. L’Europe dans son ensemble souffre d’une crise sociale majeure et de l’absence d’un véritable projet démocratique fondé sur une transition écologique et une amélioration de la qualité de vie.
Nous sommes convaincus que ces préoccupations sociales et écologiques sont partagées par l’ensemble des peuples européens qui souffrent de la crise et des politiques iniques d’austérité mises en place depuis 2010. Pourtant, la majorité des économistes invités en qualité d’experts auprès des médias conseillent la poursuite de ces politiques. Nous voulons rendre visible au niveau européen une autre expertise économique qui peut non seulement nous sortir de la crise, mais aussi proposer des voies crédibles pour la transition écologique. Pour cela, nous organisons un tour d’Europe des économistes progressistes. Ce tour se déroulera en neuf étapes. Chaque étape est constituée d’une conférence à deux voix : un économiste local et un économiste atterré ou du réseau Euro-pen. Ce regard croisé sur la crise et ses solutions montrera ce que nous avons en commun en Europe au-delà de nos spécificités nationales. Ce commun regroupe la justice sociale et économique, la démocratie et la préservation de l’environnement. Ce tour d’Europe s’inscrit dans le nécessaire débat public préalable aux élections parlementaires européennes de 2014.



Les étapes du Tour

Le tour débutera en Belgique à Bruxelles et mettra en évidence comment la désindustrialisation, à l’origine du chômage et de la précarité, prend sa source dans la financiarisation des grandes entreprises industrielles européennes et les politiques européennes de concurrence axées uniquement sur la compétitivité du territoire. La deuxième étape se déroulera à Madrid. Elle portera sur l’importance de la réduction des inégalités pour envisager une sortie de crise crédible. La troisième étape aura lieu à Lisbonne. Elle évoquera l’avenir de l’euro. La monnaie unique européenne, principale réalisation de l’Union européenne, a accentué les disparités économiques entre les pays et fragilisé le financement des États. La question de son avenir doit donc être posée. Rome et l’Italie seront la quatrième étape. Elle portera sur les jeunes et la crise. Les jeunes sont particulièrement touchés par la crise qui, en dégradant l’emploi, obère toutes les perspectives d’insertion sociale d’une génération entière. Cela participe à l’augmentation des inégalités. Les politiques de « déflation salariale compétitive » touchent aujourd’hui la grande majorité des États européens. Depuis le début du 21ème siècle, la pression sur les salaires dans la course à la compétitivité a été particulièrement forte en Allemagne. L’étape berlinoise portera donc sur les salaires en Europe. Les politiques d’austérité qui non seulement sont une erreur sociale, mais aussi économique, ont été menées très tôt et de manière importante en Grande-Bretagne. Elles seront au centre du débat lors de l’étape londonienne. La Grèce est certainement le pays qui a le plus souffert de la crise européenne. Les aides à l’État grec ont été conditionnées à des politiques de réduction exorbitantes et antisociales des dépenses publiques. Ainsi, les services publics grecs, en particulier l’éducation et la santé, sont aujourd’hui exsangues. L’étape d’Athènes montrera que les services publics de santé représentent une voie de sortie de crise et non un problème. En Irlande, nous évoquerons le rôle du système bancaire totalement tourné vers les marchés financiers et la spéculation dans le déclenchement et l’approfondissement de la crise économique et celle des dettes publiques. Enfin, la dernière étape sera en France, à Paris. Nous voulons montrer qu’un vrai projet de transition écologique porté par un autre mode de production et de consommation est possible et surtout urgent. Celui-ci ne peut passer par les politiques européennes actuelles de marchandisation des droits à polluer.
 
Les dates et les thèmes Belgique, 12 novembre 2013 Bruxelles : Quelle politique industrielle pour l'Europe?

Espagne,  21 novembre 2013 Université de Madrid : Sortie de crise et équité sociale

Italie, entre le 20 et le 29 novembre 2013 Rome : Les jeunes et la crise

Portugal décembre 2013 pour Lisbonne mars à Coimbra :L’avenir de l’euro

Irlande, 1ere quinzaine février 2014 : Les banques et la crise

Royaume-Uni, 2e quinzaine février 2014 London :Economics Policy against austerity

Grèce, 1ere quinzaine de février 2014 Athens : Les services publics de santé : une solution pour sortir de la crise

Allemagne,1ere quinzaine mars 2014 Berlin: Les salaires en Europe

France, 2e quinzaine mars 2014 Paris: La transition écologique  
Le 1er rendez-vous

Tour d’Europe des économistes progressistes : Etape belge. Quelle politique industrielle pour l’Europe ?

Euro-pen, Econosphères et les Economistes atterrés vous invitent à la première étape du « Tour d’Europe des économistes progressistes ». Bruno Bauraind et Lise Blanmailland- Coordinateurs Econosphères Article mis en ligne le 9 octobre 2013

Plus un jour sans qu’un grand quotidien européen n’annonce la future restructuration d’un ensemble industriel. En Belgique, après avoir compté près de 60.000 travailleurs à la fin des années 1960, l’emploi dans les bassins sidérurgiques ne dépassera plus le millier de travailleurs dans quelques mois. ArcelorMittal, Caterpillar, Ford Genk, autant d’exemples belges d’un processus de désindustrialisation qui touche aujourd’hui la plupart des pays européens. Entre les lignes du concert de lamentations qui accompagne les emplois perdus et la précarisation des autres, une question se pose aujourd’hui avec acuité : quelle politique industrielle pour l’Europe ?

Les « chocs » ou « pactes » de compétitivité nationaux fondés sur la recherche de flexibilité et l’attraction des investissements étrangers par les Etats ne semblent pas permettre de freiner la désindustrialisation. Dans le carcan du principe de libre concurrence, une politique industrielle européenne - ou une coordination des politiques industrielles nationales – est-elle envisageable ?

Euro-pen, Econosphères et les Economistes atterrés vous invitent à la première étape du « Tour d’Europe des économistes progressistes ». Cette conférence verra Benjamin Coriat (Professeur d’économie à l’Université Paris 13 et membre des Economistes atterrés) et Jean-Christophe Defraigne (économiste à l’Institut d’études européennes des FUSL à Bruxelles et membre d’Econosphères) introduire le débat sur la politique industrielle européenne.

Quand ? Le mardi 12 novembre 2013 de 19h à 21h.

Où ? Les locaux de l’Université populaire, rue de la Victoire, 26 à 1060 Bruxelles.

L’inscription est gratuite, mais souhaitée pour le 10 novembre 2013 à l’adresse econospheres@gmail.com

Informations complémentaires : Bruno Bauraind, Coordinateur d’Econosphères, econospheres@gmail.com  (0474/ 35 15 44)

Le Tour d'Europe des Economistes Atterrés

16 Octobre 2013 - 18:07
Une initiative européenne pour proposer une Europe au service de ses citoyens Dans le cadre du réseau Euro-pen: European Progressive Economists Network
A l’initiative des économistes atterrés français, un réseau européen d’économistes progressistes a vu le jour en novembre 2012 à Florence. Actuellement, Euro-pen couvre 9 pays européens. Il est constitué d’Econosphères (Belgique), de Sbilanciamoci (Italie), d’Economuestra (Espagne), The Transnational Institute, Critical Political Economy Network, Economists against austerity (GB) et les réseaux européens Euromemorandum et Transform !.

Ces économistes sont convaincus que la majorité des politiques économiques menées depuis trois décennies et plus particulièrement depuis la crise ouverte en 2008 ne font que dégrader la situation économique, sociale et écologique de l’Europe. Fondées sur le courant théorique dominant en sciences économiques, elles ont comme point commun essentiel de supposer qu’une plus grande concurrence sur les marchés (des biens, des services, financiers, du travail, des droits à polluer…) est l’unique moyen d’améliorer la situation dans son ensemble. Nous pensons en revanche que pour rétablir la situation financière des administrations publiques, créer des emplois de qualité pour tous et engager immédiatement la transition écologique, d’autres politiques sont nécessaires. Elles ont pour but de privilégier une répartition des richesses plus équitable et la fin de la domination des marchés financiers sur le financement des entreprises et des États européens. En effet, l’augmentation des inégalités et la domination des acteurs de la finance sur l’économie conduisent à détricoter les systèmes sociaux des États européens (essentiels durant la crise), à faire pression sur les salariés en dégradant leurs conditions de travail et de vie et à confisquer les moyens de financement nécessaires à la transition écologique (car trop peu rentables à l’aune de la norme de rentabilité des marchés financiers). Les marchés financiers orientent les liquidités vers des investissements qui s’avèrent peu utiles socialement et écologiquement. Ils sont créateurs de bulles spéculatives comme dans le secteur de l’immobilier. L’Europe dans son ensemble souffre d’une crise sociale majeure et de l’absence d’un véritable projet démocratique fondé sur une transition écologique et une amélioration de la qualité de vie.
Nous sommes convaincus que ces préoccupations sociales et écologiques sont partagées par l’ensemble des peuples européens qui souffrent de la crise et des politiques iniques d’austérité mises en place depuis 2010. Pourtant, la majorité des économistes invités en qualité d’experts auprès des médias conseillent la poursuite de ces politiques. Nous voulons rendre visible au niveau européen une autre expertise économique qui peut non seulement nous sortir de la crise, mais aussi proposer des voies crédibles pour la transition écologique. Pour cela, nous organisons un tour d’Europe des économistes progressistes. Ce tour se déroulera en neuf étapes. Chaque étape est constituée d’une conférence à deux voix : un économiste local et un économiste atterré ou du réseau Euro-pen. Ce regard croisé sur la crise et ses solutions montrera ce que nous avons en commun en Europe au-delà de nos spécificités nationales. Ce commun regroupe la justice sociale et économique, la démocratie et la préservation de l’environnement. Ce tour d’Europe s’inscrit dans le nécessaire débat public préalable aux élections parlementaires européennes de 2014.



Les étapes du Tour

Le tour débutera en Belgique à Bruxelles et mettra en évidence comment la désindustrialisation, à l’origine du chômage et de la précarité, prend sa source dans la financiarisation des grandes entreprises industrielles européennes et les politiques européennes de concurrence axées uniquement sur la compétitivité du territoire. La deuxième étape se déroulera à Madrid. Elle portera sur l’importance de la réduction des inégalités pour envisager une sortie de crise crédible. La troisième étape aura lieu à Lisbonne. Elle évoquera l’avenir de l’euro. La monnaie unique européenne, principale réalisation de l’Union européenne, a accentué les disparités économiques entre les pays et fragilisé le financement des États. La question de son avenir doit donc être posée. Rome et l’Italie seront la quatrième étape. Elle portera sur les jeunes et la crise. Les jeunes sont particulièrement touchés par la crise qui, en dégradant l’emploi, obère toutes les perspectives d’insertion sociale d’une génération entière. Cela participe à l’augmentation des inégalités. Les politiques de « déflation salariale compétitive » touchent aujourd’hui la grande majorité des États européens. Depuis le début du 21ème siècle, la pression sur les salaires dans la course à la compétitivité a été particulièrement forte en Allemagne. L’étape berlinoise portera donc sur les salaires en Europe. Les politiques d’austérité qui non seulement sont une erreur sociale, mais aussi économique, ont été menées très tôt et de manière importante en Grande-Bretagne. Elles seront au centre du débat lors de l’étape londonienne. La Grèce est certainement le pays qui a le plus souffert de la crise européenne. Les aides à l’État grec ont été conditionnées à des politiques de réduction exorbitantes et antisociales des dépenses publiques. Ainsi, les services publics grecs, en particulier l’éducation et la santé, sont aujourd’hui exsangues. L’étape d’Athènes montrera que les services publics de santé représentent une voie de sortie de crise et non un problème. En Irlande, nous évoquerons le rôle du système bancaire totalement tourné vers les marchés financiers et la spéculation dans le déclenchement et l’approfondissement de la crise économique et celle des dettes publiques. Enfin, la dernière étape sera en France, à Paris. Nous voulons montrer qu’un vrai projet de transition écologique porté par un autre mode de production et de consommation est possible et surtout urgent. Celui-ci ne peut passer par les politiques européennes actuelles de marchandisation des droits à polluer.
 
Les dates et les thèmes Belgique, 12 novembre 2013 Bruxelles : Quelle politique industrielle pour l'Europe?

Espagne,  21 novembre 2013 Université de Madrid : Sortie de crise et équité sociale

Italie, entre le 20 et le 29 novembre 2013 Rome : Les jeunes et la crise

Portugal décembre 2013 pour Lisbonne mars à Coimbra :L’avenir de l’euro

Irlande, 1ere quinzaine février 2014 : Les banques et la crise

Royaume-Uni, 2e quinzaine février 2014 London :Economics Policy against austerity

Grèce, 1ere quinzaine de février 2014 Athens : Les services publics de santé : une solution pour sortir de la crise

Allemagne,1ere quinzaine mars 2014 Berlin: Les salaires en Europe

France, 2e quinzaine mars 2014 Paris: La transition écologique  
Le 1er rendez-vous

Tour d’Europe des économistes progressistes : Etape belge. Quelle politique industrielle pour l’Europe ?

Euro-pen, Econosphères et les Economistes atterrés vous invitent à la première étape du « Tour d’Europe des économistes progressistes ». Bruno Bauraind et Lise Blanmailland- Coordinateurs Econosphères Article mis en ligne le 9 octobre 2013

Plus un jour sans qu’un grand quotidien européen n’annonce la future restructuration d’un ensemble industriel. En Belgique, après avoir compté près de 60.000 travailleurs à la fin des années 1960, l’emploi dans les bassins sidérurgiques ne dépassera plus le millier de travailleurs dans quelques mois. ArcelorMittal, Caterpillar, Ford Genk, autant d’exemples belges d’un processus de désindustrialisation qui touche aujourd’hui la plupart des pays européens. Entre les lignes du concert de lamentations qui accompagne les emplois perdus et la précarisation des autres, une question se pose aujourd’hui avec acuité : quelle politique industrielle pour l’Europe ?

Les « chocs » ou « pactes » de compétitivité nationaux fondés sur la recherche de flexibilité et l’attraction des investissements étrangers par les Etats ne semblent pas permettre de freiner la désindustrialisation. Dans le carcan du principe de libre concurrence, une politique industrielle européenne - ou une coordination des politiques industrielles nationales – est-elle envisageable ?

Euro-pen, Econosphères et les Economistes atterrés vous invitent à la première étape du « Tour d’Europe des économistes progressistes ». Cette conférence verra Benjamin Coriat (Professeur d’économie à l’Université Paris 13 et membre des Economistes atterrés) et Jean-Christophe Defraigne (économiste à l’Institut d’études européennes des FUSL à Bruxelles et membre d’Econosphères) introduire le débat sur la politique industrielle européenne.

Quand ? Le mardi 12 novembre 2013 de 19h à 21h.

Où ? Les locaux de l’Université populaire, rue de la Victoire, 26 à 1060 Bruxelles.

L’inscription est gratuite, mais souhaitée pour le 10 novembre 2013 à l’adresse econospheres@gmail.com

Informations complémentaires : Bruno Bauraind, Coordinateur d’Econosphères, econospheres@gmail.com  (0474/ 35 15 44)

Le Tour d'Europe des Economistes Atterrés

16 Octobre 2013 - 18:07
Une initiative européenne pour proposer une Europe au service de ses citoyens Dans le cadre du réseau Euro-pen: European Progressive Economists Network
A l’initiative des économistes atterrés français, un réseau européen d’économistes progressistes a vu le jour en novembre 2012 à Florence. Actuellement, Euro-pen couvre 9 pays européens. Il est constitué d’Econosphères (Belgique), de Sbilanciamoci (Italie), d’Economuestra (Espagne), The Transnational Institute, Critical Political Economy Network, Economists against austerity (GB) et les réseaux européens Euromemorandum et Transform !.

Ces économistes sont convaincus que la majorité des politiques économiques menées depuis trois décennies et plus particulièrement depuis la crise ouverte en 2008 ne font que dégrader la situation économique, sociale et écologique de l’Europe. Fondées sur le courant théorique dominant en sciences économiques, elles ont comme point commun essentiel de supposer qu’une plus grande concurrence sur les marchés (des biens, des services, financiers, du travail, des droits à polluer…) est l’unique moyen d’améliorer la situation dans son ensemble. Nous pensons en revanche que pour rétablir la situation financière des administrations publiques, créer des emplois de qualité pour tous et engager immédiatement la transition écologique, d’autres politiques sont nécessaires. Elles ont pour but de privilégier une répartition des richesses plus équitable et la fin de la domination des marchés financiers sur le financement des entreprises et des États européens. En effet, l’augmentation des inégalités et la domination des acteurs de la finance sur l’économie conduisent à détricoter les systèmes sociaux des États européens (essentiels durant la crise), à faire pression sur les salariés en dégradant leurs conditions de travail et de vie et à confisquer les moyens de financement nécessaires à la transition écologique (car trop peu rentables à l’aune de la norme de rentabilité des marchés financiers). Les marchés financiers orientent les liquidités vers des investissements qui s’avèrent peu utiles socialement et écologiquement. Ils sont créateurs de bulles spéculatives comme dans le secteur de l’immobilier. L’Europe dans son ensemble souffre d’une crise sociale majeure et de l’absence d’un véritable projet démocratique fondé sur une transition écologique et une amélioration de la qualité de vie.
Nous sommes convaincus que ces préoccupations sociales et écologiques sont partagées par l’ensemble des peuples européens qui souffrent de la crise et des politiques iniques d’austérité mises en place depuis 2010. Pourtant, la majorité des économistes invités en qualité d’experts auprès des médias conseillent la poursuite de ces politiques. Nous voulons rendre visible au niveau européen une autre expertise économique qui peut non seulement nous sortir de la crise, mais aussi proposer des voies crédibles pour la transition écologique. Pour cela, nous organisons un tour d’Europe des économistes progressistes. Ce tour se déroulera en neuf étapes. Chaque étape est constituée d’une conférence à deux voix : un économiste local et un économiste atterré ou du réseau Euro-pen. Ce regard croisé sur la crise et ses solutions montrera ce que nous avons en commun en Europe au-delà de nos spécificités nationales. Ce commun regroupe la justice sociale et économique, la démocratie et la préservation de l’environnement. Ce tour d’Europe s’inscrit dans le nécessaire débat public préalable aux élections parlementaires européennes de 2014.



Les étapes du Tour

Le tour débutera en Belgique à Bruxelles et mettra en évidence comment la désindustrialisation, à l’origine du chômage et de la précarité, prend sa source dans la financiarisation des grandes entreprises industrielles européennes et les politiques européennes de concurrence axées uniquement sur la compétitivité du territoire. La deuxième étape se déroulera à Madrid. Elle portera sur l’importance de la réduction des inégalités pour envisager une sortie de crise crédible. La troisième étape aura lieu à Lisbonne. Elle évoquera l’avenir de l’euro. La monnaie unique européenne, principale réalisation de l’Union européenne, a accentué les disparités économiques entre les pays et fragilisé le financement des États. La question de son avenir doit donc être posée. Rome et l’Italie seront la quatrième étape. Elle portera sur les jeunes et la crise. Les jeunes sont particulièrement touchés par la crise qui, en dégradant l’emploi, obère toutes les perspectives d’insertion sociale d’une génération entière. Cela participe à l’augmentation des inégalités. Les politiques de « déflation salariale compétitive » touchent aujourd’hui la grande majorité des États européens. Depuis le début du 21ème siècle, la pression sur les salaires dans la course à la compétitivité a été particulièrement forte en Allemagne. L’étape berlinoise portera donc sur les salaires en Europe. Les politiques d’austérité qui non seulement sont une erreur sociale, mais aussi économique, ont été menées très tôt et de manière importante en Grande-Bretagne. Elles seront au centre du débat lors de l’étape londonienne. La Grèce est certainement le pays qui a le plus souffert de la crise européenne. Les aides à l’État grec ont été conditionnées à des politiques de réduction exorbitantes et antisociales des dépenses publiques. Ainsi, les services publics grecs, en particulier l’éducation et la santé, sont aujourd’hui exsangues. L’étape d’Athènes montrera que les services publics de santé représentent une voie de sortie de crise et non un problème. En Irlande, nous évoquerons le rôle du système bancaire totalement tourné vers les marchés financiers et la spéculation dans le déclenchement et l’approfondissement de la crise économique et celle des dettes publiques. Enfin, la dernière étape sera en France, à Paris. Nous voulons montrer qu’un vrai projet de transition écologique porté par un autre mode de production et de consommation est possible et surtout urgent. Celui-ci ne peut passer par les politiques européennes actuelles de marchandisation des droits à polluer.
 
Les dates et les thèmes Belgique, 12 novembre 2013 Bruxelles : Quelle politique industrielle pour l'Europe?

Espagne,  21 novembre 2013 Université de Madrid : Sortie de crise et équité sociale

Italie, entre le 20 et le 29 novembre 2013 Rome : Les jeunes et la crise

Portugal décembre 2013 pour Lisbonne mars à Coimbra :L’avenir de l’euro

Irlande, 1ere quinzaine février 2014 : Les banques et la crise

Royaume-Uni, 2e quinzaine février 2014 London :Economics Policy against austerity

Grèce, 1ere quinzaine de février 2014 Athens : Les services publics de santé : une solution pour sortir de la crise

Allemagne,1ere quinzaine mars 2014 Berlin: Les salaires en Europe

France, 2e quinzaine mars 2014 Paris: La transition écologique  
Le 1er rendez-vous

Tour d’Europe des économistes progressistes : Etape belge. Quelle politique industrielle pour l’Europe ?

Euro-pen, Econosphères et les Economistes atterrés vous invitent à la première étape du « Tour d’Europe des économistes progressistes ». Bruno Bauraind et Lise Blanmailland- Coordinateurs Econosphères Article mis en ligne le 9 octobre 2013

Plus un jour sans qu’un grand quotidien européen n’annonce la future restructuration d’un ensemble industriel. En Belgique, après avoir compté près de 60.000 travailleurs à la fin des années 1960, l’emploi dans les bassins sidérurgiques ne dépassera plus le millier de travailleurs dans quelques mois. ArcelorMittal, Caterpillar, Ford Genk, autant d’exemples belges d’un processus de désindustrialisation qui touche aujourd’hui la plupart des pays européens. Entre les lignes du concert de lamentations qui accompagne les emplois perdus et la précarisation des autres, une question se pose aujourd’hui avec acuité : quelle politique industrielle pour l’Europe ?

Les « chocs » ou « pactes » de compétitivité nationaux fondés sur la recherche de flexibilité et l’attraction des investissements étrangers par les Etats ne semblent pas permettre de freiner la désindustrialisation. Dans le carcan du principe de libre concurrence, une politique industrielle européenne - ou une coordination des politiques industrielles nationales – est-elle envisageable ?

Euro-pen, Econosphères et les Economistes atterrés vous invitent à la première étape du « Tour d’Europe des économistes progressistes ». Cette conférence verra Benjamin Coriat (Professeur d’économie à l’Université Paris 13 et membre des Economistes atterrés) et Jean-Christophe Defraigne (économiste à l’Institut d’études européennes des FUSL à Bruxelles et membre d’Econosphères) introduire le débat sur la politique industrielle européenne.

Quand ? Le mardi 12 novembre 2013 de 19h à 21h.

Où ? Les locaux de l’Université populaire, rue de la Victoire, 26 à 1060 Bruxelles.

L’inscription est gratuite, mais souhaitée pour le 10 novembre 2013 à l’adresse econospheres@gmail.com

Informations complémentaires : Bruno Bauraind, Coordinateur d’Econosphères, econospheres@gmail.com  (0474/ 35 15 44)

Faire des économies rend-il plus riche ?

27 Septembre 2013 - 20:29

Alors que le gouvernement présente son projet de loi de finance pour 2014, la presse et l'opposition s'interrogent en chœur. Les français sont-ils trop taxés ? La baisse des dépenses publiques de 15 milliards annoncée fièrement par le ministre des finances n'est-elle qu'un artifice ? Et les arguments techniques ne manquent pas. A coups d'infographies pédagogiques, d'interviews de Pierre Gattaz et d’assertions d'experts venant de la galaxie ordo-libérale, le peuple finit par se ranger à l'évidence du « bon père de famille » : pour être plus riche il faut payer moins d'impôts, et pour diminuer les impôts il faut faire baisser les déficits et les dépenses publics. Le gouvernement aurait donc bien raison de se lancer dans la croisade des cures d'amaigrissement de l’État.

Difficile, dans ce contexte, de faire entendre une expression dissonante. Et pourtant, trois siècles de pensée économique invalident ces raisonnements simplistes. S'il suffisait d'équilibrer ses comptes publics pour devenir riche, le Portugal de Salazar serait devenu la puissance économique de l'Europe, et les États-Unis de Reagan un pays en voie de développement.

L'argent n'est pas synonyme de richesse

Entendons-nous bien : il existe des pays riches et des pays pauvres. Il existe des périodes de prospérité et des périodes de régression. C'est justement en voulant comprendre l'origine de ces écarts que la science économique a émergé en tant que discipline autonome. Car la première question à laquelle elle a voulu répondre était le produit d'un paradoxe. Pourquoi l'Espagne du XVIIème siècle qui, grâce à ses colonies du Nouveau monde, avait la main mise sur la production de métaux précieux, s'était-elle tellement appauvrie ? Pour résoudre cette question on a dû se rendre à l'évidence : l'argent et les métaux précieux, s'ils sont signes de richesse, ne sont pas sources de richesse.

Mais si l'argent n'est pas synonyme de richesse, qu'est-ce donc que la richesse ? Cette question hante encore aujourd'hui les manuels d'économie. On peut cependant tenter une réponse pragmatique. La richesse exprime l'ensemble des biens dont nous avons l'usage et qui participent à notre bien-être. Ainsi, selon Jean-Marie Harribey1, la richesse sociale d'un pays n'exprime rien d'autre que la somme des valeurs d'usage auxquels nous avons collectivement accès. Autrement dit, l'argent, qui permet d'obtenir de la richesse, n'est pas de la richesse. On ne tire en effet aucun bien-être d'un billet de vingt euros, à part celui de l'échanger contre un bon repas à la terrasse d'un bistrot. Le repas est la richesse, l'argent une manière de l'acquérir.

Trois types de richesse

Mais toutes les richesses ne sont pas acquises par de l'argent. Il existe en effet de nombreux biens non achetables. La lumière du soleil, une plage en été, un beau paysage... La nature prodigue gratuitement des bienfaits qui ont un immense impact sur notre bien-être, à tel point que nous sommes prêts à payer cher pour les préserver. La loi littoral permet par exemple de préserver la gratuité et la beauté de nos côtes, et l'établissement de parcs régionaux et nationaux protège de grands territoires du pouvoir destructeur de certaines forces économiques.

Autre richesse gratuite, le temps que nous prenons pour nous-mêmes. Ce temps peut être mis à profit pour notre bien-être en nous reposant, en effectuant des travaux domestiques, en rendant service à la voisine... Toutes ces activités contribuent à la richesse sociale et participent au bien-être. Certaines, d'ailleurs, se substituent à une dépense. On peut soi-même repeindre son salon ou embaucher un peintre pour le faire. Le résultat en termes d'apport de richesse est à peu près identique.

Enfin, il existe des richesses dont le coût est déconnecté de la consommation. C'est le cas du patrimoine de richesse accumulé par la société. Le canal du Midi, la tour Eiffel, le réseau routier sont des richesses dont nous disposons aujourd'hui sans les payer (sauf les autoroutes). Ce coût a en effet déjà été payé par les générations précédentes et nous n'avons qu'à entretenir ce patrimoine pour en bénéficier. C'est aussi le cas de tous les services publics. De l'éclairage des rues jusqu'à notre système de santé, en passant par l'éducation, la sécurité des villes... nous bénéficions de très nombreux avantages dont nous ne payons qu'un faible coût pour y avoir accès.

Au final, la richesse sociale disponible se divise en deux grandes catégories : la richesse marchande (celle dont on paie le droit d'usage) et la richesse non marchande (celle dont on ne paie pas l'usage). La richesse non marchande se divise elle-même en deux sous-catégories : la richesse gratuite (les bienfaits de la nature et l'usage que l'on fait de son temps libre) et la richesse non gratuite mais dont le coût n'est pas directement supporté par les usagers (le patrimoine public et les services publics). Au total, nous nous trouvons en face de trois catégories de richesses : la richesse marchande, la richesse gratuite et la richesse publique.

Indispensable richesse publique

Confondre argent et richesse est donc une grave erreur, car l'argent ne permet d'acheter qu'un seul type de richesse, celle qui est générée dans la sphère marchande. Aussi, une société ne s'enrichit pas en dévastant la nature, en détruisant son patrimoine ou en augmentant la durée du travail. Elle ne s'enrichit pas non plus en réduisant ses dépenses publiques. Car la production de services publics constitue une part importante de la richesse sociale. Ainsi, en 2013, l'INSEE estime que les services publics en nature offerts aux citoyens français ont représenté le quart de leur consommation effective. Cette proportion s'élève à plus de 70 % du revenu des ménages les plus pauvres, mais ne représente que 10 % de celui des ménages les plus riches 2. Non seulement la richesse publique constitue une part importante de la richesse sociale, mais sa répartition est aussi bien plus égalitaire que la celle de la richesse marchande. Autrement dit, diminuer les impôts en diminuant les dépenses publiques n'est qu'un moyen d'augmenter la part de la richesse marchande au détriment de la richesse publique. Rien n'indique que les citoyens français s'en trouveront plus riches.
 

David Cayla
 

Notes
  1/ Jean-Marie Harribey (2013), La richesse la valeur et l'inestimable, fondements d'une critique socio-écologique de l'économie capitaliste, Les Liens qui Libèrent.
  2/ La dernière étude de l'INSEE qui rend compte des liens entre niveaux de revenus et services publics date hélas de 2003. Elle n'en est pas moins édifiante : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1264

Faire des économies rend-il plus riche ?

27 Septembre 2013 - 20:29

Alors que le gouvernement présente son projet de loi de finance pour 2014, la presse et l'opposition s'interrogent en chœur. Les français sont-ils trop taxés ? La baisse des dépenses publiques de 15 milliards annoncée fièrement par le ministre des finances n'est-elle qu'un artifice ? Et les arguments techniques ne manquent pas. A coups d'infographies pédagogiques, d'interviews de Pierre Gattaz et d’assertions d'experts venant de la galaxie ordo-libérale, le peuple finit par se ranger à l'évidence du « bon père de famille » : pour être plus riche il faut payer moins d'impôts, et pour diminuer les impôts il faut faire baisser les déficits et les dépenses publics. Le gouvernement aurait donc bien raison de se lancer dans la croisade des cures d'amaigrissement de l’État.

Difficile, dans ce contexte, de faire entendre une expression dissonante. Et pourtant, trois siècles de pensée économique invalident ces raisonnements simplistes. S'il suffisait d'équilibrer ses comptes publics pour devenir riche, le Portugal de Salazar serait devenu la puissance économique de l'Europe, et les États-Unis de Reagan un pays en voie de développement.

L'argent n'est pas synonyme de richesse

Entendons-nous bien : il existe des pays riches et des pays pauvres. Il existe des périodes de prospérité et des périodes de régression. C'est justement en voulant comprendre l'origine de ces écarts que la science économique a émergé en tant que discipline autonome. Car la première question à laquelle elle a voulu répondre était le produit d'un paradoxe. Pourquoi l'Espagne du XVIIème siècle qui, grâce à ses colonies du Nouveau monde, avait la main mise sur la production de métaux précieux, s'était-elle tellement appauvrie ? Pour résoudre cette question on a dû se rendre à l'évidence : l'argent et les métaux précieux, s'ils sont signes de richesse, ne sont pas sources de richesse.

Mais si l'argent n'est pas synonyme de richesse, qu'est-ce donc que la richesse ? Cette question hante encore aujourd'hui les manuels d'économie. On peut cependant tenter une réponse pragmatique. La richesse exprime l'ensemble des biens dont nous avons l'usage et qui participent à notre bien-être. Ainsi, selon Jean-Marie Harribey1, la richesse sociale d'un pays n'exprime rien d'autre que la somme des valeurs d'usage auxquels nous avons collectivement accès. Autrement dit, l'argent, qui permet d'obtenir de la richesse, n'est pas de la richesse. On ne tire en effet aucun bien-être d'un billet de vingt euros, à part celui de l'échanger contre un bon repas à la terrasse d'un bistrot. Le repas est la richesse, l'argent une manière de l'acquérir.

Trois types de richesse

Mais toutes les richesses ne sont pas acquises par de l'argent. Il existe en effet de nombreux biens non achetables. La lumière du soleil, une plage en été, un beau paysage... La nature prodigue gratuitement des bienfaits qui ont un immense impact sur notre bien-être, à tel point que nous sommes prêts à payer cher pour les préserver. La loi littoral permet par exemple de préserver la gratuité et la beauté de nos côtes, et l'établissement de parcs régionaux et nationaux protège de grands territoires du pouvoir destructeur de certaines forces économiques.

Autre richesse gratuite, le temps que nous prenons pour nous-mêmes. Ce temps peut être mis à profit pour notre bien-être en nous reposant, en effectuant des travaux domestiques, en rendant service à la voisine... Toutes ces activités contribuent à la richesse sociale et participent au bien-être. Certaines, d'ailleurs, se substituent à une dépense. On peut soi-même repeindre son salon ou embaucher un peintre pour le faire. Le résultat en termes d'apport de richesse est à peu près identique.

Enfin, il existe des richesses dont le coût est déconnecté de la consommation. C'est le cas du patrimoine de richesse accumulé par la société. Le canal du Midi, la tour Eiffel, le réseau routier sont des richesses dont nous disposons aujourd'hui sans les payer (sauf les autoroutes). Ce coût a en effet déjà été payé par les générations précédentes et nous n'avons qu'à entretenir ce patrimoine pour en bénéficier. C'est aussi le cas de tous les services publics. De l'éclairage des rues jusqu'à notre système de santé, en passant par l'éducation, la sécurité des villes... nous bénéficions de très nombreux avantages dont nous ne payons qu'un faible coût pour y avoir accès.

Au final, la richesse sociale disponible se divise en deux grandes catégories : la richesse marchande (celle dont on paie le droit d'usage) et la richesse non marchande (celle dont on ne paie pas l'usage). La richesse non marchande se divise elle-même en deux sous-catégories : la richesse gratuite (les bienfaits de la nature et l'usage que l'on fait de son temps libre) et la richesse non gratuite mais dont le coût n'est pas directement supporté par les usagers (le patrimoine public et les services publics). Au total, nous nous trouvons en face de trois catégories de richesses : la richesse marchande, la richesse gratuite et la richesse publique.

Indispensable richesse publique

Confondre argent et richesse est donc une grave erreur, car l'argent ne permet d'acheter qu'un seul type de richesse, celle qui est générée dans la sphère marchande. Aussi, une société ne s'enrichit pas en dévastant la nature, en détruisant son patrimoine ou en augmentant la durée du travail. Elle ne s'enrichit pas non plus en réduisant ses dépenses publiques. Car la production de services publics constitue une part importante de la richesse sociale. Ainsi, en 2013, l'INSEE estime que les services publics en nature offerts aux citoyens français ont représenté le quart de leur consommation effective. Cette proportion s'élève à plus de 70 % du revenu des ménages les plus pauvres, mais ne représente que 10 % de celui des ménages les plus riches 2. Non seulement la richesse publique constitue une part importante de la richesse sociale, mais sa répartition est aussi bien plus égalitaire que la celle de la richesse marchande. Autrement dit, diminuer les impôts en diminuant les dépenses publiques n'est qu'un moyen d'augmenter la part de la richesse marchande au détriment de la richesse publique. Rien n'indique que les citoyens français s'en trouveront plus riches.
 

David Cayla
 

Notes
  1/ Jean-Marie Harribey (2013), La richesse la valeur et l'inestimable, fondements d'une critique socio-écologique de l'économie capitaliste, Les Liens qui Libèrent.
  2/ La dernière étude de l'INSEE qui rend compte des liens entre niveaux de revenus et services publics date hélas de 2003. Elle n'en est pas moins édifiante : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1264

Faire des économies rend-il plus riche ?

27 Septembre 2013 - 20:29

Alors que le gouvernement présente son projet de loi de finance pour 2014, la presse et l'opposition s'interrogent en chœur. Les français sont-ils trop taxés ? La baisse des dépenses publiques de 15 milliards annoncée fièrement par le ministre des finances n'est-elle qu'un artifice ? Et les arguments techniques ne manquent pas. A coups d'infographies pédagogiques, d'interviews de Pierre Gattaz et d’assertions d'experts venant de la galaxie ordo-libérale, le peuple finit par se ranger à l'évidence du « bon père de famille » : pour être plus riche il faut payer moins d'impôts, et pour diminuer les impôts il faut faire baisser les déficits et les dépenses publics. Le gouvernement aurait donc bien raison de se lancer dans la croisade des cures d'amaigrissement de l’État.

Difficile, dans ce contexte, de faire entendre une expression dissonante. Et pourtant, trois siècles de pensée économique invalident ces raisonnements simplistes. S'il suffisait d'équilibrer ses comptes publics pour devenir riche, le Portugal de Salazar serait devenu la puissance économique de l'Europe, et les États-Unis de Reagan un pays en voie de développement.

L'argent n'est pas synonyme de richesse

Entendons-nous bien : il existe des pays riches et des pays pauvres. Il existe des périodes de prospérité et des périodes de régression. C'est justement en voulant comprendre l'origine de ces écarts que la science économique a émergé en tant que discipline autonome. Car la première question à laquelle elle a voulu répondre était le produit d'un paradoxe. Pourquoi l'Espagne du XVIIème siècle qui, grâce à ses colonies du Nouveau monde, avait la main mise sur la production de métaux précieux, s'était-elle tellement appauvrie ? Pour résoudre cette question on a dû se rendre à l'évidence : l'argent et les métaux précieux, s'ils sont signes de richesse, ne sont pas sources de richesse.

Mais si l'argent n'est pas synonyme de richesse, qu'est-ce donc que la richesse ? Cette question hante encore aujourd'hui les manuels d'économie. On peut cependant tenter une réponse pragmatique. La richesse exprime l'ensemble des biens dont nous avons l'usage et qui participent à notre bien-être. Ainsi, selon Jean-Marie Harribey1, la richesse sociale d'un pays n'exprime rien d'autre que la somme des valeurs d'usage auxquels nous avons collectivement accès. Autrement dit, l'argent, qui permet d'obtenir de la richesse, n'est pas de la richesse. On ne tire en effet aucun bien-être d'un billet de vingt euros, à part celui de l'échanger contre un bon repas à la terrasse d'un bistrot. Le repas est la richesse, l'argent une manière de l'acquérir.

Trois types de richesse

Mais toutes les richesses ne sont pas acquises par de l'argent. Il existe en effet de nombreux biens non achetables. La lumière du soleil, une plage en été, un beau paysage... La nature prodigue gratuitement des bienfaits qui ont un immense impact sur notre bien-être, à tel point que nous sommes prêts à payer cher pour les préserver. La loi littoral permet par exemple de préserver la gratuité et la beauté de nos côtes, et l'établissement de parcs régionaux et nationaux protège de grands territoires du pouvoir destructeur de certaines forces économiques.

Autre richesse gratuite, le temps que nous prenons pour nous-mêmes. Ce temps peut être mis à profit pour notre bien-être en nous reposant, en effectuant des travaux domestiques, en rendant service à la voisine... Toutes ces activités contribuent à la richesse sociale et participent au bien-être. Certaines, d'ailleurs, se substituent à une dépense. On peut soi-même repeindre son salon ou embaucher un peintre pour le faire. Le résultat en termes d'apport de richesse est à peu près identique.

Enfin, il existe des richesses dont le coût est déconnecté de la consommation. C'est le cas du patrimoine de richesse accumulé par la société. Le canal du Midi, la tour Eiffel, le réseau routier sont des richesses dont nous disposons aujourd'hui sans les payer (sauf les autoroutes). Ce coût a en effet déjà été payé par les générations précédentes et nous n'avons qu'à entretenir ce patrimoine pour en bénéficier. C'est aussi le cas de tous les services publics. De l'éclairage des rues jusqu'à notre système de santé, en passant par l'éducation, la sécurité des villes... nous bénéficions de très nombreux avantages dont nous ne payons qu'un faible coût pour y avoir accès.

Au final, la richesse sociale disponible se divise en deux grandes catégories : la richesse marchande (celle dont on paie le droit d'usage) et la richesse non marchande (celle dont on ne paie pas l'usage). La richesse non marchande se divise elle-même en deux sous-catégories : la richesse gratuite (les bienfaits de la nature et l'usage que l'on fait de son temps libre) et la richesse non gratuite mais dont le coût n'est pas directement supporté par les usagers (le patrimoine public et les services publics). Au total, nous nous trouvons en face de trois catégories de richesses : la richesse marchande, la richesse gratuite et la richesse publique.

Indispensable richesse publique

Confondre argent et richesse est donc une grave erreur, car l'argent ne permet d'acheter qu'un seul type de richesse, celle qui est générée dans la sphère marchande. Aussi, une société ne s'enrichit pas en dévastant la nature, en détruisant son patrimoine ou en augmentant la durée du travail. Elle ne s'enrichit pas non plus en réduisant ses dépenses publiques. Car la production de services publics constitue une part importante de la richesse sociale. Ainsi, en 2013, l'INSEE estime que les services publics en nature offerts aux citoyens français ont représenté le quart de leur consommation effective. Cette proportion s'élève à plus de 70 % du revenu des ménages les plus pauvres, mais ne représente que 10 % de celui des ménages les plus riches 2. Non seulement la richesse publique constitue une part importante de la richesse sociale, mais sa répartition est aussi bien plus égalitaire que la celle de la richesse marchande. Autrement dit, diminuer les impôts en diminuant les dépenses publiques n'est qu'un moyen d'augmenter la part de la richesse marchande au détriment de la richesse publique. Rien n'indique que les citoyens français s'en trouveront plus riches.
 

David Cayla
 

Notes
  1/ Jean-Marie Harribey (2013), La richesse la valeur et l'inestimable, fondements d'une critique socio-écologique de l'économie capitaliste, Les Liens qui Libèrent.
  2/ La dernière étude de l'INSEE qui rend compte des liens entre niveaux de revenus et services publics date hélas de 2003. Elle n'en est pas moins édifiante : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1264

Au secours! La taxe carbone revient

05 Septembre 2013 - 11:30
Après la commission De Perthuis sur la fiscalité écologique, l’idée d’une taxe carbone refait surface et on peut dire qu’elle tombe bien mal dans un contexte où chacun, à commencer par le ministre du budget, renchérit sur le « ras-le-bol » fiscal qui frappe nos concitoyens. Ségolène Royal, quant à elle, parle d’impôt punitif et demande à ce qu’on imite ce qu’elle a si bien fait dans sa région, qui, comme chacun sait, est un véritable paradis écologique. Les grands médias reprennent en cœur ce refrain d’une fiscalité insupportable et punitive et répètent à l’envi que sans croissance nous ne pourrons rien, que sans consommation, il n’y aura pas de croissance et que les impôts tuent la consommation et réduisent l’incitation pour l’État à réduire ses dépenses, accentuant ainsi l’insupportable dette publique. La cause est entendue et la messe est dite, il faut donc baisser les dépenses de l’État, pour baisser la dette publique tout en baissant les impôts pour stimuler la consommation et relancer la croissance. Et ceux qui osent dire non seulement le contraire (là, la folie les guette) mais simplement remettre en cause l’un des enchaînements ci-dessus est vilipendé au nom du réalisme et du monde qui bouge.
Pourtant il faut se méfier des apparences et des fausses causalités. On s’émeut beaucoup de la dette publique qui ferait porter un fardeau insupportable sur nos petits-enfants, sans se soucier de la crise écologique qui, pour le même horizon, leur promet une terre de plus en plus inhospitalière. Derrière cet oubli, il y a en fait un arbitrage largement  passé sous silence ; c’est celui entre les biens privés et les biens publics ou communs (on ne s’étendra pas ici sur la différence entre les deux qui est secondaire pour notre propos). Les impôts servent à produire les seconds comme l’éducation, la sécurité, la santé ou la mobilité. Pour ce faire, on paie des enseignants, des policiers, des infirmières, on construit des infrastructures comme les routes, les réseaux, les hôpitaux,… Si on réduit les impôts, on aura moins d’enseignants, de policiers, d’infirmières, de routes, d’hôpitaux… En revanche notre pouvoir d’achat de biens privés, smartphones, viande, restaurant, chaussures… augmentera. Où est la bonne limite ? Quelle doit être la part de mon budget que j’ai intérêt à allouer à mes achats de biens privés et celle que je dois accepter de payer en échange des biens publics ? La seule réponse possible doit être trouvée dans un accord collectif sur le type de société que nous voulons. 

On peut imaginer une société où tous les biens, privés ou publics, soient produits de manière privée. L’État fixe les règles et décentralise, laissant le puissant marché jouer son rôle. Pour autant, et même s’il fixe les règles, il lui est nécessaire de vérifier leur bonne application ce qui suppose aussi des fonctionnaires dont l’existence de l’évasion fiscale montre bien qu’ils ne doivent pas être réduits à la portion congrue. Mais on sait que, dans ce cas, les nombreux biens publics comme l’éducation ou la santé seront alors produits insuffisamment, en quantité et/ou en qualité. C’est que ce type de biens produit ce que les économistes appellent des externalités, c’est-à-dire que les bénéfices qu’ils procurent au plan collectif sont supérieurs à ceux qu’ils procurent au plan individuel. Ainsi, si je suis mieux éduqué, je serai plus performant et pourrai sans doute avoir un meilleur emploi que si je ne le suis pas, mais mes relations avec les autres seront aussi plus riches et de ce fait pourront engendrer des effets positifs qui vont bénéficier à tous. C’est l’effet « épaule de géant » dont parlait Newton quand il disait que s’il avait pu faire ce qu’il avait fait, c’est parce qu’il s’était appuyé sur le travail de ses prédécesseurs (les géants). Si les gens sont moins éduqués, cet effet se réduit et une firme privée d’éducation aura moins d’incitation à le prendre en compte pour décider de son offre éducative parce qu’il n’a pas d’influence sur son profit à court terme. L’obsolescence programmée, qui sévit dans tant de domaines productifs, est un exemple de ce que des firmes privées peuvent faire pour augmenter leurs profits. Il y a fort à craindre que cette obsolescence programmée soit aussi un mode de comportement qui devienne dominant si tous les biens publics voient leur production privatisée.
Les exemples de l’électricité en Californie ou du rail en Grande-Bretagne en sont des illustrations. 
Il vaut donc mieux garder une part importante de biens publics sous la responsabilité des États, et donc payer des impôts, plutôt que de recourir au marché pour sa santé ou son éducation. Aux États-Unis où la santé est largement privatisée, elle est aussi beaucoup plus chère et à plusieurs vitesses. Malheureusement, le monde actuel est caractérisé par le fait qu’il n’évolue plus seulement au gré des lois de la nature, mais aussi de par l’action de l’homme. L’eau, la biodiversité, le climat deviennent des biens publics (ou communs), parce qu’ils sont modifiés (donc « produits ») par l’action de l’homme, phénomène inouï et impensable il y a moins de cinquante ans. Du coup ils doivent aussi être financés, c’est-à-dire que le maintien d’un accès à l’eau potable pour tous, d’une biodiversité riche ou d’un climat supportable implique des actions qui ne sont pas gratuites et demandent des investissements lourds (transition énergétique, réseaux d’eau, zones protégées…). Dès lors, l’arbitrage entre les biens privés et les biens publics habituels devient plus contraint. Et c’est cet arbitrage qui est nié quand on répète à l’envi le raisonnement rappelé plus haut, oubliant que la consommation n’est pas faite que de biens privés, que la croissance serait aussi bien terne s’il n’y avait pas d’enseignants ou d’infirmières et que la « dette écologique » risque d’être bien plus grave que la dette publique.
Ce qui est en cause, c’est notre mode de consommation et de production. Il faut le réorienter, et cela passe par de bien plus grands changements que la simple transition énergétique, qui peine d’ailleurs à se mettre en place à un rythme suffisant. Comme il n’est guère possible de tout remettre à plat, il faut modifier progressivement nos arbitrages. C’est d’autant plus difficile qu’on est face à un problème de coordination gigantesque. Ce sont les comportements des sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète qui doivent changer. Dans un monde où les prix sont si importants pour guider ces comportements, une solution possible est de les modifier de manière à inciter les consommateurs et les producteurs à choisir les produits qui causent des dommages moindres à notre environnement, et en premier lieu les produits les moins riches en carbone. C’est l’objet de la taxe carbone. En réduisant l’intérêt (financier) de produire et de consommer des produits carbonés, elle contribue à « produire » un climat supportable à long terme. Donc elle sert les intérêts de nos petits-enfants. Peut-on faire autrement ? Est-ce punitif en ce sens que nous pénalisons certaines consommations (au profit d’autres néanmoins), alors que nous pourrions volontairement décider de le faire au nom des enjeux écologiques ? Quand Ulysse a su qu’il allait s’exposer aux chants des sirènes, il s’est fait attacher au mât parce qu’il savait qu’il ne pourrait pas y résister. Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable. Dans notre société, on dépense beaucoup d’argent pour stimuler notre consommation, ce sont nos sirènes modernes. Nous avons le plus grand mal à y résister et la taxe carbone est le mât auquel nous pouvons nous attacher. On peut regretter que ce soit nécessaire, mais si le coût n’est pas nul, le bien-être de l’humanité future n’en sera que meilleur. À tout le moins il doit être possible d’en discuter autrement qu’en acceptant sans sourciller la doxa dominante de la boucle consommation croissance sans se poser la question sur son contenu en biens privés et publics.

Au secours! La taxe carbone revient

05 Septembre 2013 - 11:30
Après la commission De Perthuis sur la fiscalité écologique, l’idée d’une taxe carbone refait surface et on peut dire qu’elle tombe bien mal dans un contexte où chacun, à commencer par le ministre du budget, renchérit sur le « ras-le-bol » fiscal qui frappe nos concitoyens. Ségolène Royal, quant à elle, parle d’impôt punitif et demande à ce qu’on imite ce qu’elle a si bien fait dans sa région, qui, comme chacun sait, est un véritable paradis écologique. Les grands médias reprennent en cœur ce refrain d’une fiscalité insupportable et punitive et répètent à l’envi que sans croissance nous ne pourrons rien, que sans consommation, il n’y aura pas de croissance et que les impôts tuent la consommation et réduisent l’incitation pour l’État à réduire ses dépenses, accentuant ainsi l’insupportable dette publique. La cause est entendue et la messe est dite, il faut donc baisser les dépenses de l’État, pour baisser la dette publique tout en baissant les impôts pour stimuler la consommation et relancer la croissance. Et ceux qui osent dire non seulement le contraire (là, la folie les guette) mais simplement remettre en cause l’un des enchaînements ci-dessus est vilipendé au nom du réalisme et du monde qui bouge.
Pourtant il faut se méfier des apparences et des fausses causalités. On s’émeut beaucoup de la dette publique qui ferait porter un fardeau insupportable sur nos petits-enfants, sans se soucier de la crise écologique qui, pour le même horizon, leur promet une terre de plus en plus inhospitalière. Derrière cet oubli, il y a en fait un arbitrage largement  passé sous silence ; c’est celui entre les biens privés et les biens publics ou communs (on ne s’étendra pas ici sur la différence entre les deux qui est secondaire pour notre propos). Les impôts servent à produire les seconds comme l’éducation, la sécurité, la santé ou la mobilité. Pour ce faire, on paie des enseignants, des policiers, des infirmières, on construit des infrastructures comme les routes, les réseaux, les hôpitaux,… Si on réduit les impôts, on aura moins d’enseignants, de policiers, d’infirmières, de routes, d’hôpitaux… En revanche notre pouvoir d’achat de biens privés, smartphones, viande, restaurant, chaussures… augmentera. Où est la bonne limite ? Quelle doit être la part de mon budget que j’ai intérêt à allouer à mes achats de biens privés et celle que je dois accepter de payer en échange des biens publics ? La seule réponse possible doit être trouvée dans un accord collectif sur le type de société que nous voulons. 

On peut imaginer une société où tous les biens, privés ou publics, soient produits de manière privée. L’État fixe les règles et décentralise, laissant le puissant marché jouer son rôle. Pour autant, et même s’il fixe les règles, il lui est nécessaire de vérifier leur bonne application ce qui suppose aussi des fonctionnaires dont l’existence de l’évasion fiscale montre bien qu’ils ne doivent pas être réduits à la portion congrue. Mais on sait que, dans ce cas, les nombreux biens publics comme l’éducation ou la santé seront alors produits insuffisamment, en quantité et/ou en qualité. C’est que ce type de biens produit ce que les économistes appellent des externalités, c’est-à-dire que les bénéfices qu’ils procurent au plan collectif sont supérieurs à ceux qu’ils procurent au plan individuel. Ainsi, si je suis mieux éduqué, je serai plus performant et pourrai sans doute avoir un meilleur emploi que si je ne le suis pas, mais mes relations avec les autres seront aussi plus riches et de ce fait pourront engendrer des effets positifs qui vont bénéficier à tous. C’est l’effet « épaule de géant » dont parlait Newton quand il disait que s’il avait pu faire ce qu’il avait fait, c’est parce qu’il s’était appuyé sur le travail de ses prédécesseurs (les géants). Si les gens sont moins éduqués, cet effet se réduit et une firme privée d’éducation aura moins d’incitation à le prendre en compte pour décider de son offre éducative parce qu’il n’a pas d’influence sur son profit à court terme. L’obsolescence programmée, qui sévit dans tant de domaines productifs, est un exemple de ce que des firmes privées peuvent faire pour augmenter leurs profits. Il y a fort à craindre que cette obsolescence programmée soit aussi un mode de comportement qui devienne dominant si tous les biens publics voient leur production privatisée.
Les exemples de l’électricité en Californie ou du rail en Grande-Bretagne en sont des illustrations. 
Il vaut donc mieux garder une part importante de biens publics sous la responsabilité des États, et donc payer des impôts, plutôt que de recourir au marché pour sa santé ou son éducation. Aux États-Unis où la santé est largement privatisée, elle est aussi beaucoup plus chère et à plusieurs vitesses. Malheureusement, le monde actuel est caractérisé par le fait qu’il n’évolue plus seulement au gré des lois de la nature, mais aussi de par l’action de l’homme. L’eau, la biodiversité, le climat deviennent des biens publics (ou communs), parce qu’ils sont modifiés (donc « produits ») par l’action de l’homme, phénomène inouï et impensable il y a moins de cinquante ans. Du coup ils doivent aussi être financés, c’est-à-dire que le maintien d’un accès à l’eau potable pour tous, d’une biodiversité riche ou d’un climat supportable implique des actions qui ne sont pas gratuites et demandent des investissements lourds (transition énergétique, réseaux d’eau, zones protégées…). Dès lors, l’arbitrage entre les biens privés et les biens publics habituels devient plus contraint. Et c’est cet arbitrage qui est nié quand on répète à l’envi le raisonnement rappelé plus haut, oubliant que la consommation n’est pas faite que de biens privés, que la croissance serait aussi bien terne s’il n’y avait pas d’enseignants ou d’infirmières et que la « dette écologique » risque d’être bien plus grave que la dette publique.
Ce qui est en cause, c’est notre mode de consommation et de production. Il faut le réorienter, et cela passe par de bien plus grands changements que la simple transition énergétique, qui peine d’ailleurs à se mettre en place à un rythme suffisant. Comme il n’est guère possible de tout remettre à plat, il faut modifier progressivement nos arbitrages. C’est d’autant plus difficile qu’on est face à un problème de coordination gigantesque. Ce sont les comportements des sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète qui doivent changer. Dans un monde où les prix sont si importants pour guider ces comportements, une solution possible est de les modifier de manière à inciter les consommateurs et les producteurs à choisir les produits qui causent des dommages moindres à notre environnement, et en premier lieu les produits les moins riches en carbone. C’est l’objet de la taxe carbone. En réduisant l’intérêt (financier) de produire et de consommer des produits carbonés, elle contribue à « produire » un climat supportable à long terme. Donc elle sert les intérêts de nos petits-enfants. Peut-on faire autrement ? Est-ce punitif en ce sens que nous pénalisons certaines consommations (au profit d’autres néanmoins), alors que nous pourrions volontairement décider de le faire au nom des enjeux écologiques ? Quand Ulysse a su qu’il allait s’exposer aux chants des sirènes, il s’est fait attacher au mât parce qu’il savait qu’il ne pourrait pas y résister. Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable. Dans notre société, on dépense beaucoup d’argent pour stimuler notre consommation, ce sont nos sirènes modernes. Nous avons le plus grand mal à y résister et la taxe carbone est le mât auquel nous pouvons nous attacher. On peut regretter que ce soit nécessaire, mais si le coût n’est pas nul, le bien-être de l’humanité future n’en sera que meilleur. À tout le moins il doit être possible d’en discuter autrement qu’en acceptant sans sourciller la doxa dominante de la boucle consommation croissance sans se poser la question sur son contenu en biens privés et publics.

Au secours! La taxe carbone revient

05 Septembre 2013 - 11:30
Après la commission De Perthuis sur la fiscalité écologique, l’idée d’une taxe carbone refait surface et on peut dire qu’elle tombe bien mal dans un contexte où chacun, à commencer par le ministre du budget, renchérit sur le « ras-le-bol » fiscal qui frappe nos concitoyens. Ségolène Royal, quant à elle, parle d’impôt punitif et demande à ce qu’on imite ce qu’elle a si bien fait dans sa région, qui, comme chacun sait, est un véritable paradis écologique. Les grands médias reprennent en cœur ce refrain d’une fiscalité insupportable et punitive et répètent à l’envi que sans croissance nous ne pourrons rien, que sans consommation, il n’y aura pas de croissance et que les impôts tuent la consommation et réduisent l’incitation pour l’État à réduire ses dépenses, accentuant ainsi l’insupportable dette publique. La cause est entendue et la messe est dite, il faut donc baisser les dépenses de l’État, pour baisser la dette publique tout en baissant les impôts pour stimuler la consommation et relancer la croissance. Et ceux qui osent dire non seulement le contraire (là, la folie les guette) mais simplement remettre en cause l’un des enchaînements ci-dessus est vilipendé au nom du réalisme et du monde qui bouge.
Pourtant il faut se méfier des apparences et des fausses causalités. On s’émeut beaucoup de la dette publique qui ferait porter un fardeau insupportable sur nos petits-enfants, sans se soucier de la crise écologique qui, pour le même horizon, leur promet une terre de plus en plus inhospitalière. Derrière cet oubli, il y a en fait un arbitrage largement  passé sous silence ; c’est celui entre les biens privés et les biens publics ou communs (on ne s’étendra pas ici sur la différence entre les deux qui est secondaire pour notre propos). Les impôts servent à produire les seconds comme l’éducation, la sécurité, la santé ou la mobilité. Pour ce faire, on paie des enseignants, des policiers, des infirmières, on construit des infrastructures comme les routes, les réseaux, les hôpitaux,… Si on réduit les impôts, on aura moins d’enseignants, de policiers, d’infirmières, de routes, d’hôpitaux… En revanche notre pouvoir d’achat de biens privés, smartphones, viande, restaurant, chaussures… augmentera. Où est la bonne limite ? Quelle doit être la part de mon budget que j’ai intérêt à allouer à mes achats de biens privés et celle que je dois accepter de payer en échange des biens publics ? La seule réponse possible doit être trouvée dans un accord collectif sur le type de société que nous voulons. 

On peut imaginer une société où tous les biens, privés ou publics, soient produits de manière privée. L’État fixe les règles et décentralise, laissant le puissant marché jouer son rôle. Pour autant, et même s’il fixe les règles, il lui est nécessaire de vérifier leur bonne application ce qui suppose aussi des fonctionnaires dont l’existence de l’évasion fiscale montre bien qu’ils ne doivent pas être réduits à la portion congrue. Mais on sait que, dans ce cas, les nombreux biens publics comme l’éducation ou la santé seront alors produits insuffisamment, en quantité et/ou en qualité. C’est que ce type de biens produit ce que les économistes appellent des externalités, c’est-à-dire que les bénéfices qu’ils procurent au plan collectif sont supérieurs à ceux qu’ils procurent au plan individuel. Ainsi, si je suis mieux éduqué, je serai plus performant et pourrai sans doute avoir un meilleur emploi que si je ne le suis pas, mais mes relations avec les autres seront aussi plus riches et de ce fait pourront engendrer des effets positifs qui vont bénéficier à tous. C’est l’effet « épaule de géant » dont parlait Newton quand il disait que s’il avait pu faire ce qu’il avait fait, c’est parce qu’il s’était appuyé sur le travail de ses prédécesseurs (les géants). Si les gens sont moins éduqués, cet effet se réduit et une firme privée d’éducation aura moins d’incitation à le prendre en compte pour décider de son offre éducative parce qu’il n’a pas d’influence sur son profit à court terme. L’obsolescence programmée, qui sévit dans tant de domaines productifs, est un exemple de ce que des firmes privées peuvent faire pour augmenter leurs profits. Il y a fort à craindre que cette obsolescence programmée soit aussi un mode de comportement qui devienne dominant si tous les biens publics voient leur production privatisée.
Les exemples de l’électricité en Californie ou du rail en Grande-Bretagne en sont des illustrations. 

Il vaut donc mieux garder une part importante de biens publics sous la responsabilité des États, et donc payer des impôts, plutôt que de recourir au marché pour sa santé ou son éducation. Aux États-Unis où la santé est largement privatisée, elle est aussi beaucoup plus chère et à plusieurs vitesses. Malheureusement, le monde actuel est caractérisé par le fait qu’il n’évolue plus seulement au gré des lois de la nature, mais aussi de par l’action de l’homme. L’eau, la biodiversité, le climat deviennent des biens publics (ou communs), parce qu’ils sont modifiés (donc « produits ») par l’action de l’homme, phénomène inouï et impensable il y a moins de cinquante ans. Du coup ils doivent aussi être financés, c’est-à-dire que le maintien d’un accès à l’eau potable pour tous, d’une biodiversité riche ou d’un climat supportable implique des actions qui ne sont pas gratuites et demandent des investissements lourds (transition énergétique, réseaux d’eau, zones protégées…). Dès lors, l’arbitrage entre les biens privés et les biens publics habituels devient plus contraint. Et c’est cet arbitrage qui est nié quand on répète à l’envi le raisonnement rappelé plus haut, oubliant que la consommation n’est pas faite que de biens privés, que la croissance serait aussi bien terne s’il n’y avait pas d’enseignants ou d’infirmières et que la « dette écologique » risque d’être bien plus grave que la dette publique.. L'obsolescence programmée, qui sévit dans tant de domaines productifs, est un exemple de ce que des firmes privées peuvent faire pour augmenter leurs profits. Il y a fort à craindre que cette obsolescence programmée soit aussi un mode de comportement qui devienne dominant si tous les biens publics voient leur production privatisée.
Ce qui est en cause, c’est notre mode de consommation et de production. Il faut le réorienter, et cela passe par de bien plus grands changements que la simple transition énergétique, qui peine d’ailleurs à se mettre en place à un rythme suffisant. Comme il n’est guère possible de tout remettre à plat, il faut modifier progressivement nos arbitrages. C’est d’autant plus difficile qu’on est face à un problème de coordination gigantesque. Ce sont les comportements des sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète qui doivent changer. Dans un monde où les prix sont si importants pour guider ces comportements, une solution possible est de les modifier de manière à inciter les consommateurs et les producteurs à choisir les produits qui causent des dommages moindres à notre environnement, et en premier lieu les produits les moins riches en carbone. C’est l’objet de la taxe carbone. En réduisant l’intérêt (financier) de produire et de consommer des produits carbonés, elle contribue à « produire » un climat supportable à long terme. Donc elle sert les intérêts de nos petits-enfants. Peut-on faire autrement ? Est-ce punitif en ce sens que nous pénalisons certaines consommations (au profit d’autres néanmoins), alors que nous pourrions volontairement décider de le faire au nom des enjeux écologiques ? Quand Ulysse a su qu’il allait s’exposer aux chants des sirènes, il s’est fait attacher au mât parce qu’il savait qu’il ne pourrait pas y résister. Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable. Dans notre société, on dépense beaucoup d’argent pour stimuler notre consommation, ce sont nos sirènes modernes. Nous avons le plus grand mal à y résister et la taxe carbone est le mât auquel nous pouvons nous attacher. On peut regretter que ce soit nécessaire, mais si le coût n’est pas nul, le bien-être de l’humanité future n’en sera que meilleur. À tout le moins il doit être possible d’en discuter autrement qu’en acceptant sans sourciller la doxa dominante de la boucle consommation croissance sans se poser la question sur son contenu en biens privés et publics.

Crise européenne: un retour vers le futur est-il vraiment indispensable?

28 Juillet 2013 - 11:08
Texte intégral de Thomas Coutrot et Benjamin Coriat, dont la version abrégée a été publiée dans Marianne datée du 27 juillet 2013, sous le titre (choisi par la rédaction de Marianne): "Pour changer la société, l'Europe n'est pas un frein mais un socle" Ainsi la cause serait entendue. L'échec de l'euro et sa probable dislocation dans les années qui viennent  ne laisseraient plus aux progressistes européens qu'une option: anticiper la venue de la crise et dès à présent revenir sur le terrain de la nation, là où la communauté politique et la souveraineté démocratique ont conservé un sens. Cette analyse gagne du terrain à gauche de la gauche, comme en témoigne l'interview croisée de Frédéric Lordon et Emmanuel Todd dans « Marianne ».
 
Pour Lordon et Todd, l'euro et la BCE sont devenus de purs et simples outils de la domination de l'Allemagne sur l'Europe. Étouffés par une politique monétaire obsessionnelle de stabilité, menacés d'une crise sociale et politique catastrophique, la France et les autres pays du Sud européen n'auraient plus d'autre choix que faire défection le plus vite possible pour retrouver des marges de manœuvre économiques et politiques. Et au bout du compte, ainsi sauver la démocratie. 
 
Cette grille de lecture repose, pensons-nous, sur une vision partielle et donc fausse de ce qui s'est joué dans la construction européenne depuis 1945. 

Pour Todd et Lordon, et nous partageons ce diagnostic, la construction européenne se présente aujourd’hui comme un dispositif bureaucratique de confiscation de la souveraineté démocratique des peuples par des institutions supranationales dévouées avant tout à l’intérêt des marchés. À cet égard, tout était dit dans le remarquable et prémonitoire discours que Mendès-France prononça contre le traité de Rome à l’Assemblée nationale en 1957 sur « l'abdication de la démocratie » à laquelle menait inévitablement la méthode communautaire.
 
Mais pour nous, réduire la construction européenne à cette seule dimension antidémocratique est une grave erreur analytique et historique, qui aboutit à des conclusions politiques désastreuses.
 
On ne comprend rien en effet à l'histoire récente si l'on oublie – ou tient pour négligeable – l'autre dimension de la construction européenne, indissociable de la précédente: la dimension antinationaliste.
 
Répétons-le puisque l’on feint de l’oublier : après la seconde guerre mondiale l'obsession des élites occidentales (états-uniennes et européennes) n'était pas seulement de contenir la menace communiste et les risques révolutionnaires en Europe, mais tout autant de prévenir un nouvel affrontement franco-allemand. Comme l'écrivait Jean Monnet dans l'introduction du traité de la CECA, il s'agissait pour l'Allemagne et la France de « substituer aux rivalités séculaires une fusion de leurs intérêts essentiels ». 

Si le libre marché et des institutions technocratiques ont été consciemment mis au cœur de la construction européenne, c’était certes pour réduire les marges de manœuvre démocratiques, mais aussi pour dissoudre des souverainetés nationales aux dynamiques incontrôlables. L’idéal de fraternité européenne a longtemps soutenu le projet communautaire, jusqu’à la fin des années 1970 où l’Europe a su, après la chute des dictatures, accueillir et protéger les fragiles démocraties grecque, portugaise et espagnole, et à coups de fonds structurels puisés dans le budget  commun, favoriser leur inclusion en exorcisant les pulsions nationalistes. En contrepartie les abandons de souveraineté démocratique consentis par les États pouvaient sembler d’importance mineure.
 
Avec la financiarisation des années 1980 et les élargissements tous azimuts des années 1990 le processus s’emballe. L’Union européenne tend à se réduire à une zone de libre-échange et de libre circulation des capitaux, soumettant les peuples à la discipline des marchés financiers mondialisés. La souveraineté démocratique des peuples recule à mesure que progresse le Grand Marché Unique et que les bourgeoisies européennes procèdent à « la fusion de leurs intérêts essentiels » sous l’égide de la finance.

Le contresens de nos auteurs est donc total quand ils dénoncent la « dérive autoritaire de l'Allemagne » (Todd) « qui impose tel quel son propre modèle de politique économique » (Lordon). C’est oublier un détail: la soumission, pire, l'adhésion désormais complète des élites européennes au projet porté par le patronat allemand. Pourtant nos auteurs n’ignorent pas que ce sont des énarques et nspecteurs des finances « bien de chez nous » qui ont promu avec le plus de fanatisme la dérégulation financière et sont aujourd'hui les plus farouches opposants aux timides tentatives de re-régulation de la Commission. Ils connaissent parfaitement le rôle assumé de Bercy, serviteur appliqué des banques, dans le sabotage de la réforme bancaire européenne. Ils ne savent peut-être pas encore – cela se passe en ce moment dans l'ombre des négociations à Eurofin, le Conseil des ministres des finances – comment la France sabote – contre l'Allemagne ! - la taxe sur les transactions financières proposée par la Commission. Mais peuvent-ils vraiment s'aveugler sur le consensus oligarchique européen ? Considèrent-ils la rivalité Parisot-Gattaz comme l'expression d'un désaccord souterrain sur les politiques néolibérales en Europe ? Todd voyait en Hollande un nouveau Roosevelt, Bayrou sera-t-il le nouveau De Gaulle ? Peuvent-ils ignorer que les oligarchies française, mais aussi grecque, italienne, espagnole, etc., font bloc derrière l'agenda néolibéral ? N'ont-ils pas lu l'édifiant  rapport publié par deux « grands industriels européens », le Français Beffa (Saint-Gobain) et l'Allemand Krome (ThyssenKrupp), proposant d'accélérer le démantèlement des protections sociales et écologiques européennes afin de renforcer la compétitivité des « champions industriels » du continent ? Oui, le même Beffa, il y a peu de temps encore patron « colbertiste », mécène d'économistes régulationnistes, désormais chantre ultralibéral de la puissance industrielle franco-allemande dans une Europe low-cost...  

La construction européenne a donc réussi: les classes dominantes européennes constituent une oligarchie politico-financière politiquement unie derrière l'hégémonie allemande. Chaque élite nationale veut participer, à sa place dominante ou subordonnée, à la restauration des positions compétitives européennes dans la mondialisation. Et depuis la mort politique de Séguin et Chevènement, tout réel débat a cessé à ce sujet tant au sein de la droite que du PS.
 
Todd fait il autre chose que rêver, quand il dit: « nous Français avons besoin de nous retrouver entre nous, avec nos bonnes vieilles luttes des classes, avec notre fantastique diversité culturelle, avec notre État, avec notre monnaie » ? En l'absence de toute fraction de bourgeoisie nationale prête à jouer ce jeu-là, qui nous ramènera au bon vieux temps sépia d'Amélie Poulain ? 
 
Si Todd est un contempteur avéré du « gauchisme » et de toute rupture avec le capitalisme, l'approbation de Lordon (« j'ai peur que vous n'ayez raison ») à ce rêve régressif est plus inquiétante. Même si, pour se démarquer du nationalisme, il ajoute, comme pris de remords, « ne pas vouloir abandonner l'idée de penser quelque chose qui dépasse le périmètre des nations présentes, même si c'est pour un horizon temporel éloigné ». 

Bien sûr, le fond rationnel de la thèse Todd-Lordon, c'est qu'il n'existe pas aujourd'hui de « peuple européen » ni même de mouvement social européen. Nous pensons quant à nous que si des ruptures politiques sont dans l’avenir inévitables face à un néo-libéralisme radicalisé et politiquement insoutenable, ces ruptures, selon toute probabilité, s'opéreront bien d'abord au plan national. La Grèce, le Portugal, l'Espagne, où de puissants mouvements citoyens ont commencé à émerger, sont les candidats immédiats, et l'éventail des possibles va s'élargir à mesure que la crise continuera à s'approfondir. Mais aucun des pays singuliers conduits à la rupture ne pourra par lui même et en solitaire tracer sa voie hors de la crise.
 
Oui, la priorité est aujourd’hui de travailler à la solidarité des peuples et des destins en Europe plutôt que de préconiser le repli sur des bases nationales qui n’ont plus de réalité que fantasmatique. Et si l’obstination de nos élites persiste et qu’une rupture locale ici ou là s’impose (où est imposée, par la BCE par exemple…) menaçant d’explosion la zone euro, s’ouvrira alors une course de vitesse pour l'extension de cette rupture à d'autres pays européens, du Sud dans un premier temps sans doute. Il faudra alors parier sur la construction, dans le feu des luttes qui se développeront sur des champs multiples, d'une nouvelle conscience collective européenne fondée sur la solidarité et la responsabilité sociale et écologique. Car aucun pays d'Europe – pas même l'Allemagne, même s’il arrive à certains de ses dirigeants de penser le contraire – ne peut se passer de l'Europe pour peser dans le monde et mettre un terme à la course suicidaire dans laquelle le capitalisme financier et un productivisme irresponsable nous précipitent.  Revenir à un cadre national ne permettra d’affronter sérieusement aucun des problèmes que trente ans de dérégulation financière, soixante ans d’intégration économique et deux siècles de prédation écologique nous ont légués.

Crise européenne: un retour vers le futur est-il vraiment indispensable?

28 Juillet 2013 - 11:08
Texte intégral de Thomas Coutrot et Benjamin Coriat, dont la version abrégée a été publiée dans Marianne datée du 27 juillet 2013, sous le titre (choisi par la rédaction de Marianne): "Pour changer la société, l'Europe n'est pas un frein mais un socle" Ainsi la cause serait entendue. L'échec de l'euro et sa probable dislocation dans les années qui viennent  ne laisseraient plus aux progressistes européens qu'une option: anticiper la venue de la crise et dès à présent revenir sur le terrain de la nation, là où la communauté politique et la souveraineté démocratique ont conservé un sens. Cette analyse gagne du terrain à gauche de la gauche, comme en témoigne l'interview croisée de Frédéric Lordon et Emmanuel Todd dans « Marianne ».
 
Pour Lordon et Todd, l'euro et la BCE sont devenus de purs et simples outils de la domination de l'Allemagne sur l'Europe. Étouffés par une politique monétaire obsessionnelle de stabilité, menacés d'une crise sociale et politique catastrophique, la France et les autres pays du Sud européen n'auraient plus d'autre choix que faire défection le plus vite possible pour retrouver des marges de manœuvre économiques et politiques. Et au bout du compte, ainsi sauver la démocratie. 
 
Cette grille de lecture repose, pensons-nous, sur une vision partielle et donc fausse de ce qui s'est joué dans la construction européenne depuis 1945. 

Pour Todd et Lordon, et nous partageons ce diagnostic, la construction européenne se présente aujourd’hui comme un dispositif bureaucratique de confiscation de la souveraineté démocratique des peuples par des institutions supranationales dévouées avant tout à l’intérêt des marchés. À cet égard, tout était dit dans le remarquable et prémonitoire discours que Mendès-France prononça contre le traité de Rome à l’Assemblée nationale en 1957 sur « l'abdication de la démocratie » à laquelle menait inévitablement la méthode communautaire.
 
Mais pour nous, réduire la construction européenne à cette seule dimension antidémocratique est une grave erreur analytique et historique, qui aboutit à des conclusions politiques désastreuses.
 
On ne comprend rien en effet à l'histoire récente si l'on oublie – ou tient pour négligeable – l'autre dimension de la construction européenne, indissociable de la précédente: la dimension antinationaliste.
 
Répétons-le puisque l’on feint de l’oublier : après la seconde guerre mondiale l'obsession des élites occidentales (états-uniennes et européennes) n'était pas seulement de contenir la menace communiste et les risques révolutionnaires en Europe, mais tout autant de prévenir un nouvel affrontement franco-allemand. Comme l'écrivait Jean Monnet dans l'introduction du traité de la CECA, il s'agissait pour l'Allemagne et la France de « substituer aux rivalités séculaires une fusion de leurs intérêts essentiels ». 

Si le libre marché et des institutions technocratiques ont été consciemment mis au cœur de la construction européenne, c’était certes pour réduire les marges de manœuvre démocratiques, mais aussi pour dissoudre des souverainetés nationales aux dynamiques incontrôlables. L’idéal de fraternité européenne a longtemps soutenu le projet communautaire, jusqu’à la fin des années 1970 où l’Europe a su, après la chute des dictatures, accueillir et protéger les fragiles démocraties grecque, portugaise et espagnole, et à coups de fonds structurels puisés dans le budget  commun, favoriser leur inclusion en exorcisant les pulsions nationalistes. En contrepartie les abandons de souveraineté démocratique consentis par les États pouvaient sembler d’importance mineure.
 
Avec la financiarisation des années 1980 et les élargissements tous azimuts des années 1990 le processus s’emballe. L’Union européenne tend à se réduire à une zone de libre-échange et de libre circulation des capitaux, soumettant les peuples à la discipline des marchés financiers mondialisés. La souveraineté démocratique des peuples recule à mesure que progresse le Grand Marché Unique et que les bourgeoisies européennes procèdent à « la fusion de leurs intérêts essentiels » sous l’égide de la finance.

Le contresens de nos auteurs est donc total quand ils dénoncent la « dérive autoritaire de l'Allemagne » (Todd) « qui impose tel quel son propre modèle de politique économique » (Lordon). C’est oublier un détail: la soumission, pire, l'adhésion désormais complète des élites européennes au projet porté par le patronat allemand. Pourtant nos auteurs n’ignorent pas que ce sont des énarques et nspecteurs des finances « bien de chez nous » qui ont promu avec le plus de fanatisme la dérégulation financière et sont aujourd'hui les plus farouches opposants aux timides tentatives de re-régulation de la Commission. Ils connaissent parfaitement le rôle assumé de Bercy, serviteur appliqué des banques, dans le sabotage de la réforme bancaire européenne. Ils ne savent peut-être pas encore – cela se passe en ce moment dans l'ombre des négociations à Eurofin, le Conseil des ministres des finances – comment la France sabote – contre l'Allemagne ! - la taxe sur les transactions financières proposée par la Commission. Mais peuvent-ils vraiment s'aveugler sur le consensus oligarchique européen ? Considèrent-ils la rivalité Parisot-Gattaz comme l'expression d'un désaccord souterrain sur les politiques néolibérales en Europe ? Todd voyait en Hollande un nouveau Roosevelt, Bayrou sera-t-il le nouveau De Gaulle ? Peuvent-ils ignorer que les oligarchies française, mais aussi grecque, italienne, espagnole, etc., font bloc derrière l'agenda néolibéral ? N'ont-ils pas lu l'édifiant  rapport publié par deux « grands industriels européens », le Français Beffa (Saint-Gobain) et l'Allemand Krome (ThyssenKrupp), proposant d'accélérer le démantèlement des protections sociales et écologiques européennes afin de renforcer la compétitivité des « champions industriels » du continent ? Oui, le même Beffa, il y a peu de temps encore patron « colbertiste », mécène d'économistes régulationnistes, désormais chantre ultralibéral de la puissance industrielle franco-allemande dans une Europe low-cost...  

La construction européenne a donc réussi: les classes dominantes européennes constituent une oligarchie politico-financière politiquement unie derrière l'hégémonie allemande. Chaque élite nationale veut participer, à sa place dominante ou subordonnée, à la restauration des positions compétitives européennes dans la mondialisation. Et depuis la mort politique de Séguin et Chevènement, tout réel débat a cessé à ce sujet tant au sein de la droite que du PS.
 
Todd fait il autre chose que rêver, quand il dit: « nous Français avons besoin de nous retrouver entre nous, avec nos bonnes vieilles luttes des classes, avec notre fantastique diversité culturelle, avec notre État, avec notre monnaie » ? En l'absence de toute fraction de bourgeoisie nationale prête à jouer ce jeu-là, qui nous ramènera au bon vieux temps sépia d'Amélie Poulain ? 
 
Si Todd est un contempteur avéré du « gauchisme » et de toute rupture avec le capitalisme, l'approbation de Lordon (« j'ai peur que vous n'ayez raison ») à ce rêve régressif est plus inquiétante. Même si, pour se démarquer du nationalisme, il ajoute, comme pris de remords, « ne pas vouloir abandonner l'idée de penser quelque chose qui dépasse le périmètre des nations présentes, même si c'est pour un horizon temporel éloigné ». 

Bien sûr, le fond rationnel de la thèse Todd-Lordon, c'est qu'il n'existe pas aujourd'hui de « peuple européen » ni même de mouvement social européen. Nous pensons quant à nous que si des ruptures politiques sont dans l’avenir inévitables face à un néo-libéralisme radicalisé et politiquement insoutenable, ces ruptures, selon toute probabilité, s'opéreront bien d'abord au plan national. La Grèce, le Portugal, l'Espagne, où de puissants mouvements citoyens ont commencé à émerger, sont les candidats immédiats, et l'éventail des possibles va s'élargir à mesure que la crise continuera à s'approfondir. Mais aucun des pays singuliers conduits à la rupture ne pourra par lui même et en solitaire tracer sa voie hors de la crise.
 
Oui, la priorité est aujourd’hui de travailler à la solidarité des peuples et des destins en Europe plutôt que de préconiser le repli sur des bases nationales qui n’ont plus de réalité que fantasmatique. Et si l’obstination de nos élites persiste et qu’une rupture locale ici ou là s’impose (où est imposée, par la BCE par exemple…) menaçant d’explosion la zone euro, s’ouvrira alors une course de vitesse pour l'extension de cette rupture à d'autres pays européens, du Sud dans un premier temps sans doute. Il faudra alors parier sur la construction, dans le feu des luttes qui se développeront sur des champs multiples, d'une nouvelle conscience collective européenne fondée sur la solidarité et la responsabilité sociale et écologique. Car aucun pays d'Europe – pas même l'Allemagne, même s’il arrive à certains de ses dirigeants de penser le contraire – ne peut se passer de l'Europe pour peser dans le monde et mettre un terme à la course suicidaire dans laquelle le capitalisme financier et un productivisme irresponsable nous précipitent.  Revenir à un cadre national ne permettra d’affronter sérieusement aucun des problèmes que trente ans de dérégulation financière, soixante ans d’intégration économique et deux siècles de prédation écologique nous ont légués.

Crise européenne: un retour vers le futur est-il vraiment indispensable?

28 Juillet 2013 - 11:08
Texte intégral de Thomas Coutrot et Benjamin Coriat, dont la version abrégée a été publiée dans Marianne datée du 27 juillet 2013, sous le titre (choisi par la rédaction de Marianne): "Pour changer la société, l'Europe n'est pas un frein mais un socle" Ainsi la cause serait entendue. L'échec de l'euro et sa probable dislocation dans les années qui viennent  ne laisseraient plus aux progressistes européens qu'une option: anticiper la venue de la crise et dès à présent revenir sur le terrain de la nation, là où la communauté politique et la souveraineté démocratique ont conservé un sens. Cette analyse gagne du terrain à gauche de la gauche, comme en témoigne l'interview croisée de Frédéric Lordon et Emmanuel Todd dans « Marianne ».
 
Pour Lordon et Todd, l'euro et la BCE sont devenus de purs et simples outils de la domination de l'Allemagne sur l'Europe. Étouffés par une politique monétaire obsessionnelle de stabilité, menacés d'une crise sociale et politique catastrophique, la France et les autres pays du Sud européen n'auraient plus d'autre choix que faire défection le plus vite possible pour retrouver des marges de manœuvre économiques et politiques. Et au bout du compte, ainsi sauver la démocratie. 
 
Cette grille de lecture repose, pensons-nous, sur une vision partielle et donc fausse de ce qui s'est joué dans la construction européenne depuis 1945. 

Pour Todd et Lordon, et nous partageons ce diagnostic, la construction européenne se présente aujourd’hui comme un dispositif bureaucratique de confiscation de la souveraineté démocratique des peuples par des institutions supranationales dévouées avant tout à l’intérêt des marchés. À cet égard, tout était dit dans le remarquable et prémonitoire discours que Mendès-France prononça contre le traité de Rome à l’Assemblée nationale en 1957 sur « l'abdication de la démocratie » à laquelle menait inévitablement la méthode communautaire.
 
Mais pour nous, réduire la construction européenne à cette seule dimension antidémocratique est une grave erreur analytique et historique, qui aboutit à des conclusions politiques désastreuses.
 
On ne comprend rien en effet à l'histoire récente si l'on oublie – ou tient pour négligeable – l'autre dimension de la construction européenne, indissociable de la précédente: la dimension antinationaliste.
 
Répétons-le puisque l’on feint de l’oublier : après la seconde guerre mondiale l'obsession des élites occidentales (états-uniennes et européennes) n'était pas seulement de contenir la menace communiste et les risques révolutionnaires en Europe, mais tout autant de prévenir un nouvel affrontement franco-allemand. Comme l'écrivait Jean Monnet dans l'introduction du traité de la CECA, il s'agissait pour l'Allemagne et la France de « substituer aux rivalités séculaires une fusion de leurs intérêts essentiels ». 

Si le libre marché et des institutions technocratiques ont été consciemment mis au cœur de la construction européenne, c’était certes pour réduire les marges de manœuvre démocratiques, mais aussi pour dissoudre des souverainetés nationales aux dynamiques incontrôlables. L’idéal de fraternité européenne a longtemps soutenu le projet communautaire, jusqu’à la fin des années 1970 où l’Europe a su, après la chute des dictatures, accueillir et protéger les fragiles démocraties grecque, portugaise et espagnole, et à coups de fonds structurels puisés dans le budget  commun, favoriser leur inclusion en exorcisant les pulsions nationalistes. En contrepartie les abandons de souveraineté démocratique consentis par les États pouvaient sembler d’importance mineure.
 
Avec la financiarisation des années 1980 et les élargissements tous azimuts des années 1990 le processus s’emballe. L’Union européenne tend à se réduire à une zone de libre-échange et de libre circulation des capitaux, soumettant les peuples à la discipline des marchés financiers mondialisés. La souveraineté démocratique des peuples recule à mesure que progresse le Grand Marché Unique et que les bourgeoisies européennes procèdent à « la fusion de leurs intérêts essentiels » sous l’égide de la finance.

Le contresens de nos auteurs est donc total quand ils dénoncent la « dérive autoritaire de l'Allemagne » (Todd) « qui impose tel quel son propre modèle de politique économique » (Lordon). C’est oublier un détail: la soumission, pire, l'adhésion désormais complète des élites européennes au projet porté par le patronat allemand. Pourtant nos auteurs n’ignorent pas que ce sont des énarques et nspecteurs des finances « bien de chez nous » qui ont promu avec le plus de fanatisme la dérégulation financière et sont aujourd'hui les plus farouches opposants aux timides tentatives de re-régulation de la Commission. Ils connaissent parfaitement le rôle assumé de Bercy, serviteur appliqué des banques, dans le sabotage de la réforme bancaire européenne. Ils ne savent peut-être pas encore – cela se passe en ce moment dans l'ombre des négociations à Eurofin, le Conseil des ministres des finances – comment la France sabote – contre l'Allemagne ! - la taxe sur les transactions financières proposée par la Commission. Mais peuvent-ils vraiment s'aveugler sur le consensus oligarchique européen ? Considèrent-ils la rivalité Parisot-Gattaz comme l'expression d'un désaccord souterrain sur les politiques néolibérales en Europe ? Todd voyait en Hollande un nouveau Roosevelt, Bayrou sera-t-il le nouveau De Gaulle ? Peuvent-ils ignorer que les oligarchies française, mais aussi grecque, italienne, espagnole, etc., font bloc derrière l'agenda néolibéral ? N'ont-ils pas lu l'édifiant  rapport publié par deux « grands industriels européens », le Français Beffa (Saint-Gobain) et l'Allemand Krome (ThyssenKrupp), proposant d'accélérer le démantèlement des protections sociales et écologiques européennes afin de renforcer la compétitivité des « champions industriels » du continent ? Oui, le même Beffa, il y a peu de temps encore patron « colbertiste », mécène d'économistes régulationnistes, désormais chantre ultralibéral de la puissance industrielle franco-allemande dans une Europe low-cost...  

La construction européenne a donc réussi: les classes dominantes européennes constituent une oligarchie politico-financière politiquement unie derrière l'hégémonie allemande. Chaque élite nationale veut participer, à sa place dominante ou subordonnée, à la restauration des positions compétitives européennes dans la mondialisation. Et depuis la mort politique de Séguin et Chevènement, tout réel débat a cessé à ce sujet tant au sein de la droite que du PS.
 
Todd fait il autre chose que rêver, quand il dit: « nous Français avons besoin de nous retrouver entre nous, avec nos bonnes vieilles luttes des classes, avec notre fantastique diversité culturelle, avec notre État, avec notre monnaie » ? En l'absence de toute fraction de bourgeoisie nationale prête à jouer ce jeu-là, qui nous ramènera au bon vieux temps sépia d'Amélie Poulain ? 
 
Si Todd est un contempteur avéré du « gauchisme » et de toute rupture avec le capitalisme, l'approbation de Lordon (« j'ai peur que vous n'ayez raison ») à ce rêve régressif est plus inquiétante. Même si, pour se démarquer du nationalisme, il ajoute, comme pris de remords, « ne pas vouloir abandonner l'idée de penser quelque chose qui dépasse le périmètre des nations présentes, même si c'est pour un horizon temporel éloigné ». 

Bien sûr, le fond rationnel de la thèse Todd-Lordon, c'est qu'il n'existe pas aujourd'hui de « peuple européen » ni même de mouvement social européen. Nous pensons quant à nous que si des ruptures politiques sont dans l’avenir inévitables face à un néo-libéralisme radicalisé et politiquement insoutenable, ces ruptures, selon toute probabilité, s'opéreront bien d'abord au plan national. La Grèce, le Portugal, l'Espagne, où de puissants mouvements citoyens ont commencé à émerger, sont les candidats immédiats, et l'éventail des possibles va s'élargir à mesure que la crise continuera à s'approfondir. Mais aucun des pays singuliers conduits à la rupture ne pourra par lui même et en solitaire tracer sa voie hors de la crise.
 
Oui, la priorité est aujourd’hui de travailler à la solidarité des peuples et des destins en Europe plutôt que de préconiser le repli sur des bases nationales qui n’ont plus de réalité que fantasmatique. Et si l’obstination de nos élites persiste et qu’une rupture locale ici ou là s’impose (où est imposée, par la BCE par exemple…) menaçant d’explosion la zone euro, s’ouvrira alors une course de vitesse pour l'extension de cette rupture à d'autres pays européens, du Sud dans un premier temps sans doute. Il faudra alors parier sur la construction, dans le feu des luttes qui se développeront sur des champs multiples, d'une nouvelle conscience collective européenne fondée sur la solidarité et la responsabilité sociale et écologique. Car aucun pays d'Europe – pas même l'Allemagne, même s’il arrive à certains de ses dirigeants de penser le contraire – ne peut se passer de l'Europe pour peser dans le monde et mettre un terme à la course suicidaire dans laquelle le capitalisme financier et un productivisme irresponsable nous précipitent.  Revenir à un cadre national ne permettra d’affronter sérieusement aucun des problèmes que trente ans de dérégulation financière, soixante ans d’intégration économique et deux siècles de prédation écologique nous ont légués.

A qui profitera l'accord de libre-échange transatlantique?

27 Juin 2013 - 15:43
Un accord présenté comme une possibilité de croissance Le Conseil européen vient de donner un large mandat à la Commission pour ouvrir les négociations en vue de conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis. L’objectif affiché de ce « partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement » (PTCI) est de libéraliser les échanges entre les deux plus grands marchés de la planète. Les barrières  tarifaires étant déjà faibles dans la plupart des secteurs, il s’agit de s’attaquer aux barrières non tarifaires, principalement les normes et règlements, qui gênent les entreprises dans leurs stratégies de pénétration des marchés étrangers. Par ailleurs, le cœur du PTCI est l’institution de clauses et de procédures d’arbitrage, dites investisseur-Etat, permettant aux firmes de porter plainte contre les États et les collectivités territoriales qui auraient mis en place des réglementations considérées contraires à leurs intérêts.

Le projet de PTCI a été célébré par les gouvernements et la Commission car cet accord devrait permettre à nos entreprises d’avoir accès à des nouveaux marchés, ce qui stimulera leurs exportations, et conduirait à un supplément de croissance, estimé à 0.5% par an. Comment refuser une telle perspective au moment où l’Union européenne se trouve engluée dans une récession durable ?

La réalité risque d’être très différente de celle présentée par les discours officiels. Ce partenariat ne sera pas un simple accord « technique », destiné à harmoniser les normes de part et d’autre de l’Atlantique. En fait, derrière les décisions qui seront prises, se cachent des risques importants et de véritables choix de société. 

Le gouvernement français a affirmé avoir imposé - grâce à la mobilisation exemplaire des artistes, cinéastes, musiciens, … - que le dossier de « l’exception culturelle » soit exclu du champ des négociations. Mais peut-on faire confiance au commissaire De Gucht et à M. Barroso, opposés à cette exclusion, et qui ont critiqué publiquement la position française ... La France sera-t-elle prête à opposer son veto, au risque de devoir faire des concessions coûteuses sur d’autres dossiers ?

La  sécurité alimentaire est un autre aspect emblématique de la relation commerciale États-Unis-Union européenne. Le risque est grand de voir les multinationales américaines obtenir la levée des normes sanitaires interdisant aujourd’hui l’importation dans l’UE de viandes chlorées ou hormonées, ou encore de plantes génétiquement modifiées.

Dans le domaine de la propriété intellectuelle, les enjeux sont également considérables. Le renforcement de la lutte contre la contrefaçon et de la protection des droits conférés aux multinationales par la détention de licences et de brevets, dont la Commission est une fervente avocate, menace l’accès des citoyens à un internet libre, mais aussi à des médicaments génériques bon marché.

Les États membres et les citoyens  qui refusent l’extraction de ressources présentes sur leurs territoires – en particulier le pétrole et le gaz de schiste – pourront-ils résister aux multinationales du secteur énergétique et aux pouvoirs publics états-uniens qui considèrent ces ressources comme la garantie de l’autonomie énergétique et de la compétitivité ?

Le PTCI ne menace pas seulement d’affaiblir les garanties qui protègent les citoyens,  en tant que travailleurs et usagers ; il va aussi à l’encontre du principe démocratique qui suppose que ceux qui sont concernés par les normes et règlements puissent les décider, à travers leurs élus. Or cette négociation, qui sera conduite dans la plus grande opacité, violera ce principe. Et ce déni de démocratie risque d’être aggravé par la capacité donnée aux entreprises par le futur accord  d’attaquer les États ayant fixé ces normes démocratiquement. 

La société civile doit se mobiliser pour que, du fait de ses risques majeurs, cet accord ne voie jamais le jour !

A qui profitera l'accord de libre-échange transatlantique?

27 Juin 2013 - 15:43
Un accord présenté comme une possibilité de croissance Le Conseil européen vient de donner un large mandat à la Commission pour ouvrir les négociations en vue de conclure un accord de libre-échange avec les Éats-Unis. L’objectif affiché de ce « partenariat transatlantique sur le commerce et l’investissement » (PTCI) est de libéraliser les échanges entre les deux plus grands marchés de la planète. Les barrières  tarifaires étant déjà faibles dans la plupart des secteurs, il s’agit de s’attaquer aux barrières non tarifaires, principalement les normes et règlements, qui gênent les entreprises dans leurs stratégies de pénétration des marchés étrangers. Par ailleurs, le cœur du PTCI est l’institution de clauses et de procédures d’arbitrage, dites investisseur-Etat, permettant aux firmes de porter plainte contre les États et les collectivités territoriales qui auraient mis en place des réglementations considérées contraires à leurs intérêts.

Le projet de PTCI a été célébré par les gouvernements et la Commission car cet accord devrait permettre à nos entreprises d’avoir accès à des nouveaux marchés, ce qui stimulera leurs exportations, et conduirait à un supplément de croissance, estimé à 0.5% par an. Comment refuser une telle perspective au moment où l’Union européenne se trouve engluée dans une récession durable ?

La réalité risque d’être très différente de celle présentée par les discours officiels. Ce partenariat ne sera pas un simple accord « technique », destiné à harmoniser les normes de part et d’autre de l’Atlantique. En fait, derrière les décisions qui seront prises, se cachent des risques importants et de véritables choix de société. 

Le gouvernement français a affirmé avoir imposé - grâce à la mobilisation exemplaire des artistes, cinéastes, musiciens, … - que le dossier de « l’exception culturelle » soit exclu du champ des négociations. Mais peut-on faire confiance au commissaire De Gucht et à M. Barroso, opposés à cette exclusion, et qui ont critiqué publiquement la position française ... La France sera-t-elle prête à opposer son véto, au risque de devoir faire des concessions coûteuses sur d’autres dossiers ?

La  sécurité alimentaire est un autre aspect emblématique de la relation commerciale États-Unis-Union européenne. Le risque est grand de voir les multinationales américaines obtenir la levée des normes sanitaires interdisant aujourd’hui l’importation dans l’UE de viandes chlorées ou hormonées, ou encore de plantes génétiquement modifiées.

Dans le domaine de la propriété intellectuelle, les enjeux sont également considérables. Le renforcement de la lutte contre la contrefaçon et de la protection des droits conférés aux multinationales par la détention de licences et de brevets, dont la Commission est une fervente avocate, menacent l’accès des citoyens à un internet libre, mais aussi à des médicaments génériques bon marché.

Les États membres et les citoyens  qui refusent l’extraction de ressources présentes sur leurs territoires – en particulier le pétrole et le gaz de schiste – pourront-ils résister aux multinationales du secteur énergétique et aux pouvoirs publics états-uniens qui considèrent ces ressources comme la garantie de l’autonomie énergétique et de la compétitivité ?

Le PTCI ne menace pas seulement d’affaiblir les garanties qui protègent les citoyens,  en tant que travailleurs et usagers ; il va aussi à l’encontre du principe démocratique qui suppose que ceux qui sont concernés par les normes et règlements puissent les décider, à travers leurs élus. Or cette négociation, qui sera conduite dans la plus grande opacité, violera ce principe. Et ce déni de démocratie risque d’être aggravé par la capacité donnée aux entreprises par le futur accord  d’attaquer les États ayant fixé ces normes démocratiquement. 

La société civile doit se mobiliser pour que, du fait de ses risques majeurs, cet accord ne voie jamais le jour !

Retraites: les impasses du rapport Moreau

17 Juin 2013 - 18:23
Sous la pression des marchés financiers et des institutions européennes, le gouvernement socialiste se juge obligé de présenter en 2013 une nouvelle réforme des retraites. Pourtant, réduire les retraites (ou les prestations familiales) ne devrait pas être aujourd’hui la priorité de la politique économique française : retrouver une croissance satisfaisante, réformer la stratégie macroéconomique de la zone euro, donner une nouvelle impulsion à la politique industrielle française dans le cadre de la transition écologique sont autrement plus pressants. Constituer un comité de hauts fonctionnaires et d’experts est maintenant une pratique courante, pour dépolitiser les choix économiques et sociaux, pour les écarter du débat démocratique, pour n’envisager que des solutions conformes aux exigences européennes. Ainsi, le rapport Moreau, rendu le 14 juin 2013, apparaît-il comme un compromis mou, ne mettant certes pas en cause le système public de retraite, mais l’affaiblissant et ne se donnant pas les moyens d’assurer sa fiabilité sociale. Equilibrer des comptes en période de récession ? Le déficit des régimes de retraite en 2013 provient essentiellement de la profondeur de la récession, qui réduit de 5% l’emploi dans les entreprises, ce qui fait perdre environ 12 milliards de ressources aux régimes de retraite. L’objectif de la politique économique en Europe devrait être de récupérer les emplois perdus. Hélas, le rapport Moreau propose de poursuivre la stratégie de spirale vers le bas engagée en Europe : « les régimes de retraite doivent concourir au redressement des comptes publics et à la crédibilité internationale de la France ». Bien sûr, le rapport oublie que la baisse des retraites conduit à une baisse de la consommation, donc du PIB, à une baisse des rentrées fiscales et sociales, d’autant plus que tous les pays de la zone euro font de même.
Le rapport préconise de réduire à court terme le déficit du système de retraite en augmentant les impôts payés par les retraités. Il reprend sans esprit critique plusieurs projets bien connus. Jadis, les retraités ne payaient pas de cotisations maladie. Ils ont souffert de la mise en place puis de la montée en puissance de la CSG. Ils paient déjà une contribution de 1 % sur les retraites complémentaires. Ils pâtissent du désengagement de l’assurance-maladie au profit des complémentaires santé. Faire passer leur taux de CSG  de 6,6 % % à 7,5 %,  comme pour les salariés, rapporterait 1,8 milliard. Mais, ne faudrait-il pas en contrepartie, supprimer la contribution de 1% des retraites complémentaires et rendre déductibles les primes de complémentaire santé ?
Les retraités ont droit, comme les salariés, à un abattement de 10 % pour frais professionnels, mais avec un plafond nettement plus bas. Même pour les salariés, cet abattement est nettement plus élevé que les frais professionnels effectifs ; il compense en fait quelque peu les possibilités d’évasion fiscale des non-salariés. La suppression de l’abattement rapporterait 3,2 milliards de hausse de l’IR à l’Etat et 1,8 milliards de baisse de certaines prestations. Les retraités perdraient 5 milliards (2% de pouvoir d’achat). Mais, on voit mal comment ces 5 milliards iraient dans les caisses des régimes de retraite.
L’imposition des avantages familiaux de retraite (qui rapporterait 0,9 milliard) est certes plus justifiée, mais, là encore, on voit mal comment et pourquoi le produit de cette majoration irait aux caisses de retraite, d'autant qu’elle est aujourd’hui payée par la CNAF.
Par contre, en matière de hausses de cotisation, le rapport est très timide, proposant au mieux une hausse de 0,1 point par an pendant 4 ans, soit à terme 1,6 milliard de cotisations salariés et 1,6 milliard de cotisations entreprises.  
Surtout, le rapport propose de n’augmenter les retraites les plus élevées (celles qui paient le taux plein de CSG) que de l’inflation  moins 1,2 point pendant 3 ans, leur infligeant ainsi une baisse de 3,6 % de pouvoir d’achat. Les retraites soumises au taux réduit de CSG ne perdraient que 1,5%. Les retraites plus faibles seraient épargnées. Certes, cette disparité dans les efforts peut sembler justifiée, mais la fiabilité du système public des retraites serait fortement diminuée. La prise en compte de la situation vis-à-vis de la CSG est difficilement gérable ; il n’est pas justifiable que l’évolution de la  retraite d’une personne dépend de la situation fiscale de sa  famille. Les retraites sont un droit social en contrepartie des cotisations payées, ce ne sont pas une variable d’ajustement. Comment justifier une baisse de 3,6% du pouvoir d’achat d’une partie de la population, alors que le PIB par tête est censé continuer d’augmenter? Faut-il réduire le pouvoir d’achat des retraités, alors que ceux-ci n’ont pas bénéficié de hausse depuis 1983, même en période de forte croissance ? Le respect du contrat social implicite que constitue le système des retraites voudrait que les retraités subissent les mêmes efforts que les salariés, ni plus, ni moins.
En période de récession économique, le thème de la nécessité d’efforts répartis équitablement est absurde. Si chacun fait des efforts en acceptant des baisses de revenu, puis en réduisant ses dépenses, le résultat ne peut être que la chute de la consommation globale, qui sera accompagnée d’une baisse de l’investissement compte-tenu des capacités de production inutilisée, donc la chute du PIB.

Garantir la baisse des retraites A moyen terme, la grande préoccupation du rapport est de garantir la baisse du niveau relatif des retraites. En effet, du fait de la réforme Balladur, les salaires portés au compte dans le régime général ne sont revalorisés que comme les prix et pas comme les salaires moyens. Le taux de remplacement (le rapport entre la première retraite et le dernier salaire) est d’autant plus faible que le salaire moyen a fortement progressé : le taux de remplacement maximum du régime était de 50%, il baisse à 41,5% si le salaire réel progresse de 1,5% par an, mais seulement à  47% s’il progresse de 0,5% par an.  Le mécanisme introduit  permet de faire baisser le niveau moyen des retraites de 31% si le salaire réel progresse de 1,5% par an, de 12% s’il progresse de 0,5% par an. Or, dans la période récente, le salaire ne progresse plus que de 0,5% par an. Le niveau relatif des retraites risque donc de se rétablir. La situation est tragique pour le patronat : il faut augmenter les salaires pour faire baisser le niveau relatif des retraites.
Le comité d’experts réuni autour de Madame Moreau fait donc deux propositions alternatives. Soit, les salaires portés au compte ne seraient revalorisés que comme : prix+(salaires réels-moins 1,5%), ce qui veut dire que, quelle que soit la hausse des salaires, le taux de remplacement maximum du régime général passe à 41,5%. La baisse relative des retraites est ainsi  définitivement acquise.
Soit, un comité d’experts proposerait, chaque année, de réduire le niveau des retraites à la liquidation par un facteur démographique, qui assurerait l’équilibre du système. Outre que ce serait un nouveau coup à la démocratie (n’est-ce pas aux salariés d’arbitrer entre niveau des pensions et taux de cotisation ?) et à la démocratie sociale (les partenaires sociaux ne seraient que reçus), les salariés n’auraient aucune garantie sur le niveau futur de leur retraite, d’autant que l’on se souvient du groupe d’experts pour le SMIC, farouchement opposés à toute hausse.

Allonger la durée de cotisation. Le rapport Moreau préconise de poursuivre l’allongement de la durée de cotisation requise en suivant les principes de la loi de 2003 (un allongement de 2 ans de la durée de cotisation par  année de hausse d’espérance de vie à 60 ans). La durée requise de cotisation serait alors de 42 ans pour la génération 1962 (en 2024), de 43 ans pour la génération 1975 (en 2037), de 44 ans pour la génération 1989 (en 2051). L’âge moyen  de début d’acquisition des droits étant actuellement de 22 ans, ceci imposerait un âge moyen de départ de 65 ans en 2037, de 66 ans en 2051. Certes, cette annonce a pour but de rassurer la Commission européenne et les marchés financiers, mais elle aboutit surtout à inquiéter les jeunes générations, à conforter la thèse selon laquelle ils n’auront jamais droit à leur retraite.
Est-il sérieux d’annoncer une décision pour dans 25 ans sans savoir quelles seront, en 2037 ou 2051, la situation du marché du travail, les besoins d’emploi, les désirs sociaux, les contraintes écologiques ? A plus long terme, la France, comme tous les pays développés, n’échappera pas à la nécessité de revoir son modèle de croissance. Faudra-t-il tout faire pour augmenter la production et l’emploi marchand, quand les contraintes écologiques devraient nous pousser à la décroissance de la production matérielle ? Maintenir la possibilité d’une période de retraite active, en bonne santé, est une utilisation raisonnable des gains de productivité. Il ne faudrait pas aller au-delà d’un âge de retraite fixé à 62 ans et d’une durée requise de cotisation de 42 années. Ainsi, si le dispositif « carrières longues » est préservé, ceux qui ont commencé à travailler à 18 ans pourront partir à 60 ans ; ceux qui commencent à 23 ans devront rester jusqu’à 65 ans. Mais il faudra repenser dans les entreprises les conditions de travail et le déroulement des carrières pour que tous puissent effectivement être employés jusqu’à ces âges. Ceci suppose aussi que les jeunes à la recherche d’un premier emploi reçoivent une prestation chômage et que les années de « galère » soient validées.

Prendre vraiment en compte la pénibilité. La convergence des régimes publics, spéciaux et privés passe par une prise en compte similaire de la pénibilité des emplois, en distinguant les professions qu’il n’est pas possible d’exercer passé un certain âge, de sorte qu’un reconversion à mi-parcours est nécessaire, et les emplois pénibles, qui peuvent réduire l’espérance de vie, qu’il faut chercher à faire disparaître. Pour ceux qui restent indispensables, les périodes de travaux pénibles devraient donner droit à des bonifications de durée de cotisation et de réduction de l’âge requis. Des critères communs devraient être appliqués dans les trois régimes. Le rapport Moreau ne va pas assez loin, en n’offrant qu’une année de bonification de durée pour 30 années de travaux pénibles. Cela en est presque ridicule et ne permet pas une convergence des régimes.

Que faire ? La réforme des retraites n’est pas la priorité de l’année 2013. A court terme, il faut accepter le déséquilibre financier des régimes induit par la crise et se préoccuper essentiellement de sortir de la dépression. Il ne faut pas se lancer dans la stratégie de spirale vers le bas, tant économique que sociale, qu’induirait la désindexation. 
A moyen terme, pour convaincre les jeunes qu’ils auront bien une retraite satisfaisante l’objectif doit être de stabiliser le ratio pension/retraite à un niveau proche de son niveau actuel. L’Etat et les syndicats doivent s’engager sur des niveaux cibles de taux de remplacement net pour des carrières normales : 85 % au niveau du SMIC ; 75 % en dessous du plafond de la Sécurité sociale  (3000 euros par mois) ; 50 % de 1 à 2 plafonds.
Pour garantir les retraites par répartition, le gouvernement et les syndicats doivent annoncer clairement que c’est par la hausse progressive des cotisations que le système sera équilibré, si nécessaire, une fois mise en œuvre une stratégie d’allongement social de la durée des carrières, compatible avec la situation du marché du travail et les besoins effectifs en emplois.

Retraites: les impasses du rapport Moreau

17 Juin 2013 - 18:23
Sous la pression des marchés financiers et des institutions européennes, le gouvernement socialiste se juge obligé de présenter en 2013 une nouvelle réforme des retraites. Pourtant, réduire les retraites (ou les prestations familiales) ne devrait pas être aujourd’hui la priorité de la politique économique française : retrouver une croissance satisfaisante, réformer la stratégie macroéconomique de la zone euro, donner une nouvelle impulsion à la politique industrielle française dans le cadre de la transition écologique sont autrement plus pressants. Constituer un comité de hauts fonctionnaires et d’experts est maintenant une pratique courante, pour dépolitiser les choix économiques et sociaux, pour les écarter du débat démocratique, pour n’envisager que des solutions conformes aux exigences européennes. Ainsi, le rapport Moreau, rendu le 14 juin 2013, apparaît-il comme un compromis mou, ne mettant certes pas en cause le système public de retraite, mais l’affaiblissant et ne se donnant pas les moyens d’assurer sa fiabilité sociale. Equilibrer des comptes en période de récession ? Le déficit des régimes de retraite en 2013 provient essentiellement de la profondeur de la récession, qui réduit de 5% l’emploi dans les entreprises, ce qui fait perdre environ 12 milliards de ressources aux régimes de retraite. L’objectif de la politique économique en Europe devrait être de récupérer les emplois perdus. Hélas, le rapport Moreau propose de poursuivre la stratégie de spirale vers le bas engagée en Europe : « les régimes de retraite doivent concourir au redressement des comptes publics et à la crédibilité internationale de la France ». Bien sûr, le rapport oublie que la baisse des retraites conduit à une baisse de la consommation, donc du PIB, à une baisse des rentrées fiscales et sociales, d’autant plus que tous les pays de la zone euro font de même.
Le rapport préconise de réduire à court terme le déficit du système de retraite en augmentant les impôts payés par les retraités. Il reprend sans esprit critique plusieurs projets bien connus. Jadis, les retraités ne payaient pas de cotisations maladie. Ils ont souffert de la mise en place puis de la montée en puissance de la CSG. Ils paient déjà une contribution de 1 % sur les retraites complémentaires. Ils pâtissent du désengagement de l’assurance-maladie au profit des complémentaires santé. Faire passer leur taux de CSG  de 6,6 % % à 7,5 %,  comme pour les salariés, rapporterait 1,8 milliard. Mais, ne faudrait-il pas en contrepartie, supprimer la contribution de 1% des retraites complémentaires et rendre déductibles les primes de complémentaire santé ?
Les retraités ont droit, comme les salariés, à un abattement de 10 % pour frais professionnels, mais avec un plafond nettement plus bas. Même pour les salariés, cet abattement est nettement plus élevé que les frais professionnels effectifs ; il compense en fait quelque peu les possibilités d’évasion fiscale des non-salariés. La suppression de l’abattement rapporterait 3,2 milliards de hausse de l’IR à l’Etat et 1,8 milliards de baisse de certaines prestations. Les retraités perdraient 5 milliards (2% de pouvoir d’achat). Mais, on voit mal comment ces 5 milliards iraient dans les caisses des régimes de retraite.
L’imposition des avantages familiaux de retraite (qui rapporterait 0,9 milliard) est certes plus justifiée, mais, là encore, on voit mal comment et pourquoi le produit de cette majoration irait aux caisses de retraite, d'autant qu’elle est aujourd’hui payée par la CNAF.
Par contre, en matière de hausses de cotisation, le rapport est très timide, proposant au mieux une hausse de 0,1 point par an pendant 4 ans, soit à terme 1,6 milliard de cotisations salariés et 1,6 milliard de cotisations entreprises.  
Surtout, le rapport propose de n’augmenter les retraites les plus élevées (celles qui paient le taux plein de CSG) que de l’inflation  moins 1,2 point pendant 3 ans, leur infligeant ainsi une baisse de 3,6 % de pouvoir d’achat. Les retraites soumises au taux réduit de CSG ne perdraient que 1,5%. Les retraites plus faibles seraient épargnées. Certes, cette disparité dans les efforts peut sembler justifiée, mais la fiabilité du système public des retraites serait fortement diminuée. La prise en compte de la situation vis-à-vis de la CSG est difficilement gérable ; il n’est pas justifiable que l’évolution de la  retraite d’une personne dépend de la situation fiscale de sa  famille. Les retraites sont un droit social en contrepartie des cotisations payées, ce ne sont pas une variable d’ajustement. Comment justifier une baisse de 3,6% du pouvoir d’achat d’une partie de la population, alors que le PIB par tête est censé continuer d’augmenter? Faut-il réduire le pouvoir d’achat des retraités, alors que ceux-ci n’ont pas bénéficié de hausse depuis 1983, même en période de forte croissance ? Le respect du contrat social implicite que constitue le système des retraites voudrait que les retraités subissent les mêmes efforts que les salariés, ni plus, ni moins.
En période de récession économique, le thème de la nécessité d’efforts répartis équitablement est absurde. Si chacun fait des efforts en acceptant des baisses de revenu, puis en réduisant ses dépenses, le résultat ne peut être que la chute de la consommation globale, qui sera accompagnée d’une baisse de l’investissement compte-tenu des capacités de production inutilisée, donc la chute du PIB.

Garantir la baisse des retraites A moyen terme, la grande préoccupation du rapport est de garantir la baisse du niveau relatif des retraites. En effet, du fait de la réforme Balladur, les salaires portés au compte dans le régime général ne sont revalorisés que comme les prix et pas comme les salaires moyens. Le taux de remplacement (le rapport entre la première retraite et le dernier salaire) est d’autant plus faible que le salaire moyen a fortement progressé : le taux de remplacement maximum du régime était de 50%, il baisse à 41,5% si le salaire réel progresse de 1,5% par an, mais seulement à  47% s’il progresse de 0,5% par an.  Le mécanisme introduit  permet de faire baisser le niveau moyen des retraites de 31% si le salaire réel progresse de 1,5% par an, de 12% s’il progresse de 0,5% par an. Or, dans la période récente, le salaire ne progresse plus que de 0,5% par an. Le niveau relatif des retraites risque donc de se rétablir. La situation est tragique pour le patronat : il faut augmenter les salaires pour faire baisser le niveau relatif des retraites.
Le comité d’experts réuni autour de Madame Moreau fait donc deux propositions alternatives. Soit, les salaires portés au compte ne seraient revalorisés que comme : prix+(salaires réels-moins 1,5%), ce qui veut dire que, quelle que soit la hausse des salaires, le taux de remplacement maximum du régime général passe à 41,5%. La baisse relative des retraites est ainsi  définitivement acquise.
Soit, un comité d’experts proposerait, chaque année, de réduire le niveau des retraites à la liquidation par un facteur démographique, qui assurerait l’équilibre du système. Outre que ce serait un nouveau coup à la démocratie (n’est-ce pas aux salariés d’arbitrer entre niveau des pensions et taux de cotisation ?) et à la démocratie sociale (les partenaires sociaux ne seraient que reçus), les salariés n’auraient aucune garantie sur le niveau futur de leur retraite, d’autant que l’on se souvient du groupe d’experts pour le SMIC, farouchement opposés à toute hausse.

Allonger la durée de cotisation. Le rapport Moreau préconise de poursuivre l’allongement de la durée de cotisation requise en suivant les principes de la loi de 2003 (un allongement de 2 ans de la durée de cotisation par  année de hausse d’espérance de vie à 60 ans). La durée requise de cotisation serait alors de 42 ans pour la génération 1962 (en 2024), de 43 ans pour la génération 1975 (en 2037), de 44 ans pour la génération 1989 (en 2051). L’âge moyen  de début d’acquisition des droits étant actuellement de 22 ans, ceci imposerait un âge moyen de départ de 65 ans en 2037, de 66 ans en 2051. Certes, cette annonce a pour but de rassurer la Commission européenne et les marchés financiers, mais elle aboutit surtout à inquiéter les jeunes générations, à conforter la thèse selon laquelle ils n’auront jamais droit à leur retraite.
Est-il sérieux d’annoncer une décision pour dans 25 ans sans savoir quelles seront, en 2037 ou 2051, la situation du marché du travail, les besoins d’emploi, les désirs sociaux, les contraintes écologiques ? A plus long terme, la France, comme tous les pays développés, n’échappera pas à la nécessité de revoir son modèle de croissance. Faudra-t-il tout faire pour augmenter la production et l’emploi marchand, quand les contraintes écologiques devraient nous pousser à la décroissance de la production matérielle ? Maintenir la possibilité d’une période de retraite active, en bonne santé, est une utilisation raisonnable des gains de productivité. Il ne faudrait pas aller au-delà d’un âge de retraite fixé à 62 ans et d’une durée requise de cotisation de 42 années. Ainsi, si le dispositif « carrières longues » est préservé, ceux qui ont commencé à travailler à 18 ans pourront partir à 60 ans ; ceux qui commencent à 23 ans devront rester jusqu’à 65 ans. Mais il faudra repenser dans les entreprises les conditions de travail et le déroulement des carrières pour que tous puissent effectivement être employés jusqu’à ces âges. Ceci suppose aussi que les jeunes à la recherche d’un premier emploi reçoivent une prestation chômage et que les années de « galère » soient validées.

Prendre vraiment en compte la pénibilité. La convergence des régimes publics, spéciaux et privés passe par une prise en compte similaire de la pénibilité des emplois, en distinguant les professions qu’il n’est pas possible d’exercer passé un certain âge, de sorte qu’un reconversion à mi-parcours est nécessaire, et les emplois pénibles, qui peuvent réduire l’espérance de vie, qu’il faut chercher à faire disparaître. Pour ceux qui restent indispensables, les périodes de travaux pénibles devraient donner droit à des bonifications de durée de cotisation et de réduction de l’âge requis. Des critères communs devraient être appliqués dans les trois régimes. Le rapport Moreau ne va pas assez loin, en n’offrant qu’une année de bonification de durée pour 30 années de travaux pénibles. Cela en est presque ridicule et ne permet pas une convergence des régimes.

Que faire ? La réforme des retraites n’est pas la priorité de l’année 2013. A court terme, il faut accepter le déséquilibre financier des régimes induit par la crise et se préoccuper essentiellement de sortir de la dépression. Il ne faut pas se lancer dans la stratégie de spirale vers le bas, tant économique que sociale, qu’induirait la désindexation. 
A moyen terme, pour convaincre les jeunes qu’ils auront bien une retraite satisfaisante l’objectif doit être de stabiliser le ratio pension/retraite à un niveau proche de son niveau actuel. L’Etat et les syndicats doivent s’engager sur des niveaux cibles de taux de remplacement net pour des carrières normales : 85 % au niveau du SMIC ; 75 % en dessous du plafond de la Sécurité sociale  (3000 euros par mois) ; 50 % de 1 à 2 plafonds.
Pour garantir les retraites par répartition, le gouvernement et les syndicats doivent annoncer clairement que c’est par la hausse progressive des cotisations que le système sera équilibré, si nécessaire, une fois mise en œuvre une stratégie d’allongement social de la durée des carrières, compatible avec la situation du marché du travail et les besoins effectifs en emplois.

Pages

Qui sommes-nous ?

Nous sommes économistes et nous sommes atterrés.

Dernier communiqué

Pour permettre aux citoyen(ne)s de comprendre les enjeux et de se mobiliser face aux ordonnances...... Lire la suite

Adhérez en ligne à l'association Les Économistes Atterrés

Lettre d'information

Recevez toutes nos actualités et annonces par courriel en renseignant votre adresse e-mail ci-dessous.