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Nos chroniques pour "L'âge de faire"

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Mis à jour : il y a 4 jours 14 heures

Plein emploi permanent

03 Juillet 2014 - 12:05

Par Dany Lang, économiste atterré,

L’employeur en dernier ressort pour le plein emploi permanent,

Depuis les années 1970, le chômage est devenu une maladie structurelle des économies développées. Le tournant néolibéral des années 1980, ainsi que les politiques d’austérité et autres politiques de l’offre menées depuis 2009, l’aggravent. Pourtant, le chômage n’est pas une fatalité. La mise en œuvre de stratégies volontaristes de reconversion écologique permettrait d’assurer une hausse significative de l’emploi. Avec un véritable plan de reconversion écologique, de nombreuses personnes seraient employées à des tâches permettant la transition vers des économies moins énergivores et plus humaines. Pour autant, il nous faut réfléchir à la manière d’assurer, durablement, le plein emploi, et ce indépendamment de la phase du cycle dans laquelle l’économie se trouve. Dans le même mouvement, il faut mener des politiques destinées à déconnecter l’emploi de la croissance.

Keynes définissait le plein emploi comme une situation où le taux de chômage est inférieur à 1% en temps de paix. Pour Keynes comme pour Minsky, on ne peut compter sur le secteur privé pour y parvenir, tout simplement parce que tel n’est pas son travail. L’action de l’État ou des collectivités locales comme « employeur en dernier ressort » (EDR) s’impose alors. Dans une politique d’EDR, la puissance publique s’engage à fournir un emploi à tous ceux qui sont prêts à travailler pour un salaire de subsistance et éventuellement plus élevé, en fonction des qualifications requises pour les emplois proposés. Selon Minsky, il s’agit de « prendre les chômeurs tels qu’ils sont » et « d’adapter les emplois publics à leurs compétences ». Les emplois se situent dans des services intensifs en travail et socialement utiles (que le marché est incapable de prendre en charge) : aide aux enfants, personnes âgées et malades, amélioration de la vie urbaine (espace verts, médiation sociale, restauration de bâtiments …), environnement, animation en milieu scolaire, activités artistiques, etc. Comme le résume Minsky, l’objectif est «  une meilleure utilisation des capacités existantes plutôt que leur accroissement ».

Pour Keynes, l’EDR doit être une politique permanente pour lutter contre les cycles : en période d’intense activité, le vivier d’EDR s’amoindrit, ce qui permet de contrer un risque éventuel d’inflation. A l’opposé, en période de récession, les tendances déflationnistes sont contrées par des embauches massives dans le cadre des programmes d’EDR.

Des impôts fortement redistributifs et les économies réalisées sur les prestations des personnes qui sortiraient du chômage permettraient de financer ces emplois. Ces sources pourraient être combinées à une taxe kilométrique, destinée à inciter les agents à consommer des produits locaux.Au vu des taux de chômage historiquement élevés des économies européennes, le plein emploi doit redevenir l’objectif final des politiques. La stratégie d’EDR, largement mise en place sous Roosevelt, mais aussi, plus récemment, en Inde et en Argentine, est une manière convaincante d’y parvenir.

 

Cet article Plein emploi permanent est apparu en premier sur Le site du journal L'âge de faire.

Tafta : un nouveau traité pour arranger les affaires des grandes multinationales

27 Mai 2014 - 12:04

Nathalie Coutinet, économiste atterrée

Cela fait presque un an que la Commission Européenne est entrée en négociation, au nom des 28 Etats membres de l’Union, avec les Etats-Unis afin d’établir une vaste zone de libre-échange : TAFTA.

L’enjeu de ces négociations est de baisser, voire d’éliminer, les différentes barrières aux échanges, c’est à dire les Droits de douanes et les Barrières non tarifaires. Les droits de douane entre les deux puissances étant déjà très faibles, le véritable enjeu concerne les « barrières non tarifaires », c’est à dire l’ensemble des « normes » et des réglementations qui encadrent la production et la circulation des biens et services. Ces dernières expriment généralement des préférences sociales et culturelles et contribuent à dessiner des « modèles de société ». Cela se traduit notamment par le fait que les Européens appliquent dans de nombreux domaines – santé, agriculture, l’alimentation… – le principe de précaution, tandis que les Américains appliquent le principe de la preuve (c’est aux consommateurs de « prouver » que le produit est nocif). L’agriculture constitue un secteur exemplaire : les Américains mangent du bœuf boosté aux hormones ou des volailles chlorées, lesquelles sont interdites dans l’UE.

Cependant, la disposition la plus inquiétante concerne la protection des investisseurs. Au nom d’un décrété « traitement juste et équitable », des entreprises auraient le droit de s’opposer à un Etat ou une collectivité locale dont elles estimeraient les décisions contraires à leurs intérêts. Et ces contestations seraient conduites non pas devant une juridiction étatique mais devant des arbitres internationaux « indépendants »… C’est ainsi qu’une compagnie américaine qui exploite du gaz de schiste a obtenu 151 millions d’euros de dédommagements parce que l’Etat québécois a instauré un moratoire sur l’exploration de ce gaz.

Cet accord profiterait donc principalement aux grandes multinationales. Négociés dans le secret, Tafta aurait, au mieux, des retombées macroéconomiques extrêmement faibles : de l’ordre de 119 milliards de dollars par an pour l’Union Européenne sur une période de 10 ans (CEPR, 2013).

Dans le même esprit, l’Union européenne négocie, toujours en secret, avec 23 autres pays dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce, un accord dénommé TISA, sur le commerce des services, qui vise une libéralisation totale, c’est à dire une ouverture à la concurrence du « marché des services », y compris les services publics.

Nous avons tous besoin du Smic

23 Avril 2014 - 18:23

Par Mireille Bruyere, Economiste atterrée

L’attaque récente contre le Smic par le président du Medef Pierre Gattaz, à la suite de Pascal Lamy quelques jours auparavant, n’est pas nouvelle. Depuis des années, certains milieux patronaux et des économistes attribuent une grande partie du chômage à un niveau trop élevé du Smic. Ces attaques se fondent sur quatre constats. D’abord, le Smic s’applique à tous les salariés indépendamment de leur âge, qualification et lieu de résidence.
Son évolution est en partie automatique, en fonction de l’évolution de l’indice des prix à la consommation et d’un indicateur de l’évolution du pouvoir d’achat. Ensuite, le niveau du Smic est élevé relativement au salaire médian, si on compare la France aux autres pays européens. Enfin, en France, la part des salariés payés au Smic est élevée (12,3 % en 2013). De ces constats, ils déduisent que le Smic détruirait massivement, par son niveau, des emplois non qualifiés.
Lier le niveau du Smic et le niveau du chômage s’appuie sur une vision selon laquelle le chômage est seulement le résultat de la rencontre entre l’offre et la demande de travail, à l’exclusion d’autres variables macroéconomiques comme la répartition des revenus ou la demande de consommation et d’investissement. Dans ce monde, s’il existe du chômage, cela ne peut avoir que deux causes : le coût du travail est trop élevé et/ou les chômeurs choisissent de ne pas travailler car le salaire est trop faible à leur yeux. Certains individus ayant des productivités inférieures au Smic, leur embauche ne serait pas rentable pour les entreprises. Ainsi, baisser le Smic pour certaines catégories faiblement productives (les jeunes, les travailleurs sans qualification) augmenterait leurs chances d’avoir un emploi.
Le raisonnement est faux économiquement et dangereux socialement. Premièrement, il est problématique de prétendre que la productivité est une affaire individuelle. Bien sûr, les capacités des individus pour les différents emplois ne sont pas les mêmes. Mais, ces capacités ne sont que des conditions de la création de la valeur ajoutée qui, elle, est fondamentalement le résultat du travail collectif de l’ensemble de l’entreprise. Comment mesurer la productivité d’une caissière, indispensable au fonctionnement d’un magasin ?

LE COÛT DU TRAVAIL N’EST PAS LA CAUSE PRINCIPALE DU CHÔMAGE
Deuxièmement, le coût du travail n’est pas la cause principale du chômage des moins qualifiés. Cela fait plus de vingt ans que la France agit sur le coût des bas salaires. Depuis 1993, l’exonération des cotisations patronales sur les bas salaires s’est étendue à plus de 56 % des emplois. Ces exonérations coûtent à l’Etat plus de 20 milliards d’euros par an. Pourtant, elles ne créent que peu d’emplois tant l’effet d’aubaine est important. La baisse du Smic pourrait amplifier encore la baisse du coût du travail. Mais à ces effets peu significatifs sur l’emploi, s’ajouteront cette fois une baisse du revenu des salariés les plus pauvres. Au-delà d’un simple raisonnement économique, le salaire minimum contribue à la cohésion sociale comme à la cohésion interne à chaque entreprise. A ce titre, ne serait-ce pas plus pertinent de réduire les écarts maximums de revenu, soit par un impôt sur le revenu fortement progressif, soit par une forte taxation des salaires et autres revenus exorbitants ?

Transition : un nouveau « Grand Programme » ?

30 Mars 2014 - 16:02

 

par Benjamin Coriat, économiste attéré.


Même la très libérale Cour des comptes le dit  et le proclame : « L’investissement dans la transition (énergétique) ne saurait en lui-même passer pour un substitut de la politique industrielle qui demeure indispensable. » (1) Avant de parvenir à cette conclusion, la Cour passe en revue les multiples dépenses effectuées sans coordination et sans évaluation, pour ne rien dire des allées et venues de la taxation et de la réglementation qui déstabilisent les acteurs de la filière.

Non seulement je partage le point de vue de la Cour des Comptes, mais je pense qu’il faut aller plus loin, et dire haut et fort que sans un nouveau « grand programme » pensé et assumé comme tel, la transition écologique ne se fera pas. Pourquoi ? Pour la raison toute simple que l’ampleur et la complexité de la tâche à accomplir ne peuvent résulter du jeu spontané du marché et des acteurs, mêmes s’ils sont aidés et « incités » par des moyens divers.

Réussir la transition écologique et énergétique suppose à la fois, et au minimum :

  • de promouvoir vigoureusement la production des énergies renouvelables tout en trouvant les bons équilibres et les bons mix entre hydraulique, solaire, éolien, ou géothermie…

  • de programmer sur une décennie ou deux la rénovation thermique des logements et immeubles qui l’exigent (40 % des économies d’énergie en dépendent) en rendant solvables ces opérations.

  • d’assurer la transformation progressive des procédés de production pour rendre « soutenables » nombre de secteurs qui ne le sont pas.

  • de favoriser chaque fois que faire se peut les circuits courts et les modèles productifs innovants, ceux notamment basés sur l’économie du partage.

Pour ce faire, il faut coordonner une multiplicité et une diversité très grande d’acteurs en s’assurant qu’ils marchent dans la même direction. Bien sûr, l’initiative « individuelle » et locale doit jouer un grand rôle. Car personne n’imagine une main « visible » capable de tout orchestrer. Mais à l’inverse, qui peut imaginer que les initiatives nécessaires au succès de la transition pourront se faire sans qu’une activité de coordination tenace, tirant le bilan des succès et des erreurs, soit assurée par un groupe doté des compétences et des capacités d’impulser les choses dans les bonnes directions ?

Voilà pourquoi c’est d’un véritable nouveau « Grand Programme » que nous avons besoin. La France dans le passé a su mettre en place de tels projets.

1 - Synthèse du Rapport de la Cour des comptes sur la politique énergie-climat (p20)

 

Le socialisme et la production

26 février 2014 - 16:37

 

 

 

Par Henri Sterdyniak, Economiste atterré.

Les socialistes, et Marx le premier, ont toujours pensé que la révolution socialiste était avant tout le contrôle par les travailleurs eux-mêmes des moyens de production.
A l’origine, le projet socialiste n’a jamais consisté à laisser les capitalistes organiser à leur guise la production, puis à essayer de corriger, à la marge, la distribution des revenus, en prenant un peu aux plus riches et en donnant un peu aux plus pauvres. Ce socialisme de distribution tient d’autant moins la route aujourd’hui, que les inégalités de revenus se développent au niveau des entreprises (puisque les capitalistes réclament des rentabilités fabuleuses et qu’ils rémunèrent grassement les dirigeants d’entreprise qui se consacrent à leur assurer cette rentabilité) ; que les riches acceptent de moins en moins d’être taxés (puisqu’ils peuvent choisir de s’installer dans un pays à faibles impôts) ; qu’ils acceptent de moins en moins de donner aux pauvres. Surtout, les grandes entreprises veulent mettre en concurrence les travailleurs du monde entier. Elles développent un modèle de croissance qui crée de faux besoins parmi les privilégiés et ne satisfait pas les besoins essentiels des populations.

LE TRAVAILLEUR COLLECTIF
Malheureusement, le président Hollande a choisi la stratégie inverse de celle du socialisme de production : donner 35 milliards d’euros aux entreprises sans contrepartie, s’engager à réduire le pouvoir d’achat de la population (car, ces 35 milliards seront pris sur des dépenses sociales et sur des dépenses publiques qui profitent directement aux ménages), valider le discours patronal selon lequel c’est le droit du travail, les difficultés à licencier, l’obligation de consulter les salariés, qui brident la croissance, s’engager (en particulier par le Traité Transatlantique) (1) à réduire progressivement la réglementation des marchés, à laisser les grandes entreprises envahir tous les champs d’activité, à laisser le champ libre aux entrepreneurs avides.
Développer et orienter la production doit être au centre du combat socialiste, avec deux axes majeurs aujourd’hui. D’abord, changer l’entreprise pour faire participer les salariés aux décisions. Ceci suppose de reconnaitre que le fonctionnement et le développement de l’entreprise dépendent de l’effort et de la cohésion de l’ensemble de ses salariés. Il faut reconstituer le travailleur collectif, ce qui impose de réduire les inégalités de statuts et de revenus dans l’entreprise, de se donner comme objectif de développer les qualifications de chaque travailleur. Le second est de mettre la transition écologique au centre du développement de chaque entreprise. Toutes les innovations ne sont pas bonnes à prendre : l’objectif ne doit plus être de développer à tout prix le profit (et même la production) de l’entreprise, mais de contribuer à satisfaire les besoins à moindre dommage écologique.
C’est cela aujourd’hui le socialisme de production.

La nature, un capital?

03 février 2014 - 09:59

Par Jean-Marie Harribey, Economiste atterré

La littérature consacrée à l’épuisement de la planète et au réchauffement climatique diagnostique l’origine de la crise écologique dans la non-prise en compte de la « valeur de la nature » et de la « valeur économique des services rendus » par celle-ci dans le calcul économique traditionnel. Qu’à cela ne tienne, remédions à cela en réintroduisant la « valeur » du « capital naturel » dans la « valeur économique totale » pour « permettre à nos sociétés de retrouver un véritable regain économique (1) ».

UN PRIX POUR L’AIR QUE L’ON RESPIRE ?
Cela paraît de bon sens, mais c’est une ineptie théorique et une impasse politique. L’hypothèse théorique est qu’il existerait une valeur économique intrinsèque aux ressources, aux espèces et aux écosystèmes, qu’il faudrait ajouter à la valeur économique créée par les humains. Comment évaluer cette prétendue valeur économique intrinsèque ? La réponse classique est double : par le coût de la réparation des dégâts causés à la nature, donc par la production de ces réparations, ou alors par la perte de valeur de production si on ne disposait plus du « capital vert » disparu ou dégradé. Absurde : ou bien la valeur de la nature est d’ordre économique et on ne peut la déclarer intrinsèque. Ou bien on ne considère pas la valeur de la nature comme relevant de l’économique, on la nomme intrinsèque, c’est-à-dire incommensurable à l’économie… Et on ne peut alors pas l’ajouter à la valeur économique comme le font la plupart des économistes.
Ce n’est pas tout. Tant les économistes libéraux que les économistes dits écologistes essaient de bâtir un nouveau modèle macroéconomique dans lequel l’environnement est introduit à côté du travail et du capital au sens économique. Par exemple, ils estiment la valeur du climat par le prix du carbone sur le marché des permis d’émission et considèrent que l’on peut ainsi mesurer l’apport du climat à l’économie et, en généralisant le raisonnement, l’apport de l’environnement à l’économie, apport qu’il faudra rémunérer à sa hauteur. La faille du raisonnement est là : en confondant les conditions de création de la valeur économique et cette création elle-même, on impute à un facteur limitant une partie de la valeur de la production. Ainsi, l’air que nous respirons est indispensable à la vie et donc à nos activités. Si l’air venait à manquer, en déduirions-nous que, puisque toute vie s’arrête, l’air créait la valeur économique de nos activités ?
Un tel bric-à-brac vise à camoufler une impasse politique. En donnant le statut de capital à la nature, comme il est fait du travail muté en capital humain ou du lien social défiguré en capital social, on laisse croire que toutes ces sortes de capitaux sont substituables à l’infini les uns aux autres puisque réductibles à un dénominateur commun, et cela grâce à un progrès technique infini et à un marché rétabli dans ses vertus optimisatrices.

• 1- C. de Perthuis et P.A. Jouvet, Le Capital vert, Une nouvelle perspective de croissance, O. Jacob, 2013, p. 21.

PIB et écologie : est-ce compatible ?

06 Janvier 2014 - 18:42

Christophe Ramaux (Université Paris I)

Le PIB (Produit intérieur brut) est un indicateur très utile : grâce à lui, on mesure la production de richesse monétaire (2 032 milliards en 2012), sa répartition (entre salaire et profit par exemple) et son utilisation (consommation et investissement). C’est grâce au PIB que l’on peut mesurer les inégalités de revenus, mais aussi l’importance des services publics (les fonctionnaires produisent 333 milliards, soit 15 % du PIB) ou bien des prestations sociales. En moyenne, en France, près de la moitié du revenu des ménages est constituée de prestations sociales (600 milliards de retraite, remboursements de soins, allocations familiales, chômage…) et de consommation de services publics non marchands (éducation, hôpital, culture…). La dépense publique est élevée, mais rien ne se perd, cela se retrouve en termes de consommation des ménages.

Le PIB ne prend pas en compte les activités bénévoles et domestiques. C’est heureux, au risque sinon de tout marchandiser (le bénévolat) ou d’encourager le maintien des femmes au foyer. Le PIB, comme tout indicateur statistique, est limité : il ne prend en compte que les richesses monétaires et non toutes les richesses (l’amitié, le niveau d’éducation, de santé, etc.), même si les secondes dépendent souvent des premières (les dépenses d’éducation ou de santé sont plus élevées quand le PIB l’est). Plutôt que de critiquer le PIB, c’est à la construction d’autres indicateurs à laquelle on doit s’atteler, afin en particulier de prendre en compte les enjeux écologiques. Le Bilan carbone développé par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) permet, par exemple, de bien saisir les enjeux associés à la réduction des gaz à effet de serre (GES).

Réduire les GES, cela suppose, en premier lieu, des investissements publics massifs : rénovation thermique des bâtiments, développement des énergies renouvelables, des transports collectifs, relocalisation des productions. Tout cela aurait des effets positifs sur le PIB. Le développement des productions biologiques ou « raisonnées », en lieu et place des « productivistes », augmente aussi le PIB. Si on ajoute les besoins en matière d’éducation, de santé, de culture, qui jouent dans le même sens, c’est finalement le découplage entre croissance du PIB et GES qui apparaît possible.

Certaines productions doivent incontestablement décroître (grosses cylindrées, gaspillage associé à l’obsolescence programmée de certains produits, etc.), mais d’autres, bien plus importantes, doivent augmenter afin de satisfaire les besoins sociaux et écologiques. L’enjeu est bien ici : utiliser, en amont, les indicateurs écologiques, afin de privilégier certaines productions plutôt que d’autres.

Pourquoi l’Equateur va exploiter le pétrole amazonien ?

24 Novembre 2013 - 12:17


Jean-François Ponsot, économiste atterré.

L’élection de Rafael Correa à la présidence de l’Equateur, en novembre 2006, a suscité un formidable espoir de renouveau des politiques de développement et de préservation de l’environnement. Il s’agissait de bâtir un nouveau « modèle de civilisation » articulant développement économique, justice sociale et urgence écologique. La nouvelle Constitution de 2008 intégrait, pour la première dans l’histoire de l’humanité, les droits de la nature. L’initiative Yasuni-ITT s’inscrivait aussi dans cette perspective. L’Etat équatorien renonçait à exploiter les ressources pétrolières de 900 millions de barils qui gisent dans le sous-sol de la région amazonienne du parc national Yasuni. Cela pour assurer la survie de populations indigènes vivant en isolement volontaire, éviter l’émission de 400 millions de tonnes de CO2 et éviter la disparition d’une importante faune et flore, cette zone amazonienne étant considérée comme la région avec la plus grande biodiversité au monde. En échange, l’Equateur demandait une contribution financière aux pays qui polluent le plus (la moitié des ressources financières que le pays aurait pu gagner en exploitant ce pétrole).

Mais l’été dernier, le président Correa a décidé d’abandonner définitivement le projet Yasuni ITT. Le pétrole du parc amazonien sera donc exploité ! Comment expliquer un tel revirement ?

Tout d’abord, Rafael Correa a toujours eu une attitude ambiguë. Farouche défenseur du projet Yasuni-ITT sur les tribunes internationales et lors des campagnes électorales, il a été accusé par les mouvements écologistes et indigènes de son pays de pencher du côté du lobby de Petroecuador.

Une solution hors-marché

Il y a ensuite le poids de la contrainte financière. La dollarisation complète de l’économie équatorienne, depuis 2000, empêche le gouvernement de mener des politiques monétaire et budgétaire ambitieuses. L’argent du pétrole, qui représente presque la moitié des recettes de l’Etat, est donc indispensable pour financer les vastes programmes de redistribution, de lutte contre la pauvreté et de développement des infrastructures engagés par Correa.

Enfin, il y a la responsabilité de la communauté internationale. En mai 2013, seulement 10 millions de dollars avaient été versés et les promesses de compensation financière atteignaient péniblement 100 millions de dollars. Les grandes puissances n’ont jamais accepté le principe de la compensation. C’est du « chantage », disent-elles en marge des discussions officielles.

Le rejet de la compensation n’est pas uniquement lié à l’effort financier demandé aux principaux pays consommateurs de pétrole, les pays du Nord. Il s’explique aussi par son caractère original et incompatible avec la gouvernance climatique actuelle. Cette dernière s’appuie sur des outils régulés in fine par le marché (permis à polluer, MDP, finance carbone, etc.). Si Yasuni ITT a échoué à s’imposer dans les négociations internationales sur le climat et l’environnement, c’est aussi et surtout parce qu’elle est une solution fondée sur les principes de coresponsabilité et de solidarité. Elle est une solution hors-marché, en décalage avec la logique de régulation par le marché qui prévaut actuellement.

Gloire à Alain Vigneron, mort dans le combat contre Mittal

19 Octobre 2013 - 16:35

 

Benjamin Coriat, Economiste atterré

Je voulais consacrer cette rubrique à la taxe carbone. Revenir sur l’annonce faite d’introduire en France une contribution énergie climat.
Je voulais dire qu’en soi, le retour de ce thème était plutôt une bonne chose. Mais je voulais aussi faire de sérieuses réserves. Dire qu’une taxe carbone introduite sans de multiples précautions pouvait générer ou approfondir nombre d’inégalités en frappant souvent les plus démunis. Dire surtout qu’il y a un paradoxe pour nous, qui dénonçons l’aveuglement des ajustements de marché, à tout d’un coup laisser penser que les prix de marché (pourvu qu’on y ajoute une taxe carbone), seraient efficients pour bien allouer l’investissement et garantir l’avenir. Je voulais dire enfin que si elle n’est pas accompagnée de mesures « volontaristes » de politique industrielle, une taxe carbone peut très bien produire des effets contraires à ceux attendus et, comme aujourd’hui en Europe, via un marché des quotas et des droits à polluer, nourrir la spéculation…
Et puis… Et puis la nouvelle du suicide d’Alain Vigneron, ouvrier sidérurgiste, licencié par Mittal, est tombée. Comme un couperet. En rendant futile à mes propres yeux les arguments que je préparais pour cette rubrique.
Un mort. Un mort de plus dans la bataille contre le capital, dira-t-on. Oui. Mais il se trouve que ce mort là, au moins, aurait pu être évité. Qu’en France comme en Belgique, les autorités s’étaient – et fort loin – avancées pour laisser supposer qu’elles se substitueraient au cynisme de l’argent roi, aux dictats de l’actionnaire omnipotent.
En France comme en Belgique, les autorités n’en firent rien. Laissant choir des milliers de salariés, qui tous ou presque ont cru un moment qu’on les avait enfin entendus.

«MERCI À TOUS LES BATTANTS»
Alors Alain Vigneron, comme son ami avant lui, a franchi le pas. Il a donné sa vie, dans un grand cri d’alarme, pour qu’à l’avenir, d’autres vies soient épargnées.
Gloire à lui ! Gloire pour nous avoir rappelé qu’il ne faut pas céder. Ni maintenant. Ni jamais ! Il nous appartient désormais à tous de ne pas le faire mentir. « Merci à tous les battants » sont les derniers mots griffonnés dans sa lettre d’adieu.
Sinon, pendant ce temps, les affaires continuent. Parmi les dernières nouvelles, celle-ci : le ministre wallon de l’Environnement a attribué à Arcelor Mittal un quota de 6,5 millions de tonnes de CO2, en forte régression. Les quotas retirés au groupe sont liés à des outils que celui-ci a décidé de fermer et qui sont déjà à l’arrêt, à savoir les deux hauts-fourneaux à Seraing, l’aciérie de Chertal (Herstal) et l’agglomération de minerai à Ougrée.
Ainsi, Mittal ne disposera-t-il, pour spéculer sur ses quotas, que d’un volume abaissé de droits à polluer. Les temps sont durs, n’est-ce pas ?

Retraites : une réforme de gauche ?

25 Septembre 2013 - 17:26

Par Henri Sterdyniak, Economiste atterré.

On ne peut qu’être amer en analysant la réforme des retraites du gouvernement Ayrault. Elle s’inscrit dans la ligne des réformes précédentes, mises en œuvre par la droite. La méthode, d’abord : le gouvernement n’a pas engagé de concertation ouverte ; les syndicats n’ont été que consultés. De même, le pilotage du système serait confié à un groupe d’experts, sans représentants ni des salariés, ni  des retraités. Certes, le pire a été écarté (une désindexation générale des retraites, un report rapide de l’âge de la retraite, des encouragements à la retraite par capitalisation), mais quand même …

LES JEUNES RISQUENT DE DESESPERER
Fallait-il annoncer aujourd’hui, pour dans 12 ans, l’allongement à 43 ans de la durée de cotisation requise pour une retraite à taux plein, sans savoir quels seront, en 2025, la situation du marché du travail, les besoins d’emplois, les désirs sociaux, les contraintes écologiques ? Cette annonce risque de désespérer les jeunes qui peuvent penser qu’ils n’auront jamais droit à une retraite. Ceux-ci commencent aujourd’hui à valider des trimestres à 23 ans et font le calcul : 23+43 = 66 ans. Pourront-ils être employés jusqu’à cet âge ? Un départ précoce est très pénalisé : partir à 63 ans leur coûtera 20 % de retraite en moins. Cet allongement apparaît comme un moyen détourné pour baisser le niveau des retraites. Les salariés à carrière courte, essentiellement des femmes, devront bientôt attendre 67 ans pour avoir droit à une retraite à taux plein, alors qu’il est quasiment impossible de retrouver un emploi après 55 ans, et très difficile de s’y maintenir après 60 ans. Il aurait fallu donner le droit au taux plein à 60 ans aux salariés qui n’ont aucune chance raisonnable de retrouver un emploi.

Il aurait fallu aussi assouplir les modalités d’obtention du minimum vieillesse, pour lui ôter son caractère stigmatisant.Certes, la réforme prévoit que les majorations familiales de retraite, qui bénéficient aujourd’hui aux hommes aux salaires élevés, seront repensées pour profiter davantage aux femmes à bas salaires, mais ceci est repoussé après 2020.Le point positif est la mise en place d’un compte individuel de pénibilité. Un salarié ayant effectué 25 années de travaux pénibles aura droit à six mois de formation et 2 années de retraite précoce.
Ceci obligera les entreprises à distinguer et à enregistrer les travaux pénibles ; ceux-ci donneront lieu à une cotisation supplémentaire. Mais, l’avancement de la retraite étant au maximum de deux ans ; ceci permettra seulement à ces salariés de continuer à partir en retraite à 60 ans. Et la réforme, qui ne jouera à plein que dans 25 ans, fait l’impasse sur les périodes de travaux pénibles des salariés qui arriveront à l’âge de la retraite dans les années à venir. Bref, la réforme ne marque pas le tournant qui aurait été nécessaire pour affirmer que la France entend maintenir un système de retraite solidaire et généreux.

Pourquoi la crise dure

28 Août 2013 - 13:31

Par Philippe Légé, Economiste Atterré

Après avoir affirmé le 17 octobre 2012 que nous étions « tout près » de « la sortie de la crise de la zone euro », François Hollande a décrété au mois de juin 2013 que celle-ci était « terminée ». Et le 14 juillet il annonçait la bonne nouvelle : « La reprise économique, elle est là. » Ces paroles étaient-elles destinées à faire oublier la flambée du chômage ?
Certains auront trouvé la répétition comique, beaucoup l’auront jugée lassante. En mars 2012, Nicolas Sarkozy déclarait déjà que « nous sommes sortis de la crise financière » et que « nous sommes en phase de reprise économique ». Certes, l’optimisme des dirigeants vise à rassurer, à restaurer la confiance, mais il révèle aussi un diagnostic erroné. La crise actuelle serait de nature cyclique.

LA PART QUI VA AUX DIVIDENDES AUGMENTE
A un journaliste qui lui demandait, en novembre 2012, s’il n’avait pas fait preuve de trop d’optimisme, François Hollande a répondu : « Nous sommes à la troisième années de crise. La reprise va arriver, c’est une question de cycle. » Après la pluie viendra le beau temps. Elu sur la promesse du changement, le gouvernement mène une politique libérale dans l’attente d’une reprise qui permettrait ensuite quelques concessions sociales. Il pense que le temps joue en sa faveur et ne semble pas avoir pris la mesure de cette crise, qui n’est pas de nature cyclique.
Il s’agit au contraire d’une grande crise, une crise structurelle, dans le sens où une reprise durable ne peut pas s’enclencher spontanément. Le capitalisme néo-libéral a conduit à une accumulation de contradictions. La division internationale du travail repose sur d’importants déséquilibres.
Le défi énergétique posé par les ravages du productivisme est loin d’être résolu. Le développement des inégalités implique une dynamique de croissance reposant sur l’endettement.
La financiarisation engendre une forte instabilité. Et l’Europe fait face à une difficulté supplémentaire puisqu’elle s’est donné une monnaie unique sans s’être dotée des institutions nécessaires.
Bien-sûr, un gouvernement national ne peut pas résoudre seul toutes ces contradictions. Mais s’il entendait y contribuer, il prendrait des mesures radicales afin de rompre avec le modèle néo-libéral qui pourrit lentement
sous nos yeux. La crise dure parce que la seule stratégie européenne
est celle de l’austérité. La crise dure parce que la finance n’a pas été mise hors d’état de nuire. En France, la part des profits qui va aux dividendes augmente. Et comme l’avoue un économiste de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), « il n’y a aucun signe qui nous montre que quoi que ce soit ait changé » au niveau mondial dans le partage entre salaires et profits.

L’enjeu démocratique pour sauver l’euro

25 Juin 2013 - 17:07

Par Edwin Le Heron, Economiste Atterré,
Maître de conférences à Sciences Po Bordeaux, auteur de À quoi sert la Banque centrale européenne ? – La Documentation Française, 2013

Construire une monnaie européenne est avant tout un projet politique qui engage les pays et les peuples européens quant à la vision de l’Europe qu’ils veulent construire. Cela ne peut être considéré comme une question économique désincarnée, réglée une fois pour toute par un Traité et gérée par une banque centrale européenne (BCE) totalement indépendante. La monnaie est un bien public, ne l’oublions pas ; il faut donc définir le projet et l’espace politiques que l’euro doit défendre et que les peuples consentiront à partager. Car aujourd’hui, au-delà d’une monnaie reconnue internationalement et d’une inflation maîtrisée, l’euro est un échec ! L’euro est une monnaie étrangère pour les pays qui l’ont choisi. Contrairement à tous les pays démocratiques, la banque centrale européenne n’a pas le droit de financer les 17 Etats souverains de la zone euro, Etats qui ont finalement seuls la gestion des biens et des services publics. Car sans budget européen digne de ce nom (à peine 1 % du PIB), l’Union européenne ne peut organiser ni solidarité budgétaire, ni solidarité monétaire, ni solidarité fiscale, qui sont pourtant au cœur d’une monnaie commune. Il faudrait enfin reconnaître qu’un grand marché et quelques règles de gouvernance de « père de famille » ne sont pas suffisants face à l’incertitude de l’environnement économique globalisé, à l’imperfection de l’économie de marché, à la folie communicative de la finance, mais aussi aux exigences démocratiques des populations. Pour sortir de l’impasse actuelle qui ne peut conduire qu’à la fin de l’euro, trois directions doivent être rapidement prises. A court terme, la BCE doit pouvoir acheter directement de la dette souveraine (marché primaire) afin de retrouver le contrôle des taux d’intérêt et d’être la banque des peuples et pas seulement celle des banques.
A moyen terme, une coopération renforcée doit être recherchée entre les 17 pays partageant l’euro, instituant notamment des écarts de développement maximum entre les différentes régions avec des systèmes de correction par la solidarité financière de tous et non par la rigueur budgétaire de chacun. Un véritable budget européen (5 % du PIB) tourné vers l’investissement, l’innovation et le respect de l’environnement, est nécessaire pour assurer le minimum de cohésion sociale et de compétitivité de la zone euro et insuffler une croissance durable et partagée.
Cet abandon de souveraineté économique ne sera acceptable que si un pacte social européen est adopté. Le Parlement européen, seule instance communautaire élue au suffrage universel direct, doit être le lieu de la définition de ce pacte et du contrôle budgétaire et monétaire. Il faut en effet une forte volonté politique, et une forte légitimité démocratique, pour réduire les inégalités entre les régions. Mais c’était bien le projet initial de l’Union européenne. La survie de l’utopie européenne en dépend.

La transition écologique : une chance pour les jeunes et l’emploi

25 Mai 2013 - 17:47

Par Mireille Bruyère, Économiste atterrée

A l’heure où le chômage des jeunes bat des records en Europe (24 % des moins de 25 ans), les dirigeants annoncent vouloir faire de l’emploi des jeunes un « défi européen ». Le conseil européen de février dernier avait déjà proposé de mettre en place une « garantie pour l’emploi ». Il s’agit d’une aide aux régions afin qu’elles puissent proposer à chaque jeune européen sans travail ni formation depuis quatre mois une offre d’emploi, de formation ou de stage de qualité. Plus récemment, les ministres allemands et français du travail ont lancé une initiative visant à orienter les crédits de la Banque européenne d’investissement vers des entreprises s’engageant à embaucher des jeunes. Mais l’outil principal de la Commission européenne et de nombreux pays européens reste une politique générale de lutte contre le chômage, qui vise surtout le développement de la flexibilité de l’emploi et des salaires. Or nous savons que cette flexibilité ne réduit pas le taux de chômage : elle précarise les populations les plus fragiles comme les jeunes, les femmes et les non qualifiés.
L’alternative est de mettre en place des politiques dites de relance. Elles agissent au niveau macroéconomique et non au niveau du seul marché de l’emploi, et cherchent à augmenter la demande adressée aux entreprises en faisant croître les salaires et la dépense publique. On ne peut cependant se contenter d’une relance quantitative. La crise est aussi climatique, et les solutions pour en sortir doivent initier la transition écologique. Cela n’est pas une contrainte coûteuse, mais bien une chance, en particulier pour l’emploi des jeunes. L’association NégaWatt1 vient d’estimer l’impact sur l’emploi de son scénario 2011-2050 de transition écologique alliant la sobriété énergétique, l’efficacité et le développement des énergies renouvelables. Au total, ce scénario générerait 235 500 emplois de plus en 2020 par rapport à la poursuite des tendances actuelles, et 632  000  emplois en plus en 2050. Ces emplois seront une opportunité pour les jeunes qui sont pourvus, au contraire des salariés plus âgés et expérimentés, de compétences principalement générales, et donc transférables. Le solde positif de ce scénario est remarquable car il est obtenu non pas en cherchant des politiques de croissance économique, mais seulement en engageant la transition écologique. Cela rompt avec l’idée que la sortie de crise passera nécessairement par la croissance économique. La sortie de crise passera par la définition d’un nouveau projet de société alliant une meilleure répartition des richesses, une transition écologique et un renouveau démocratique, et dans ce projet les jeunes auront un rôle central. Peu importe si la mise en œuvre de ce projet conduit à la croissance économique ou pas.

Chypre : un paradis ruiné

06 Avril 2013 - 17:33



Par Henri Sterdyniak, économiste atterré

Avec la globalisation financière, des masses énormes de capitaux plus ou moins blanchis sont à la recherche d’une forte rentabilité, d’une faible taxation et du secret bancaire. Beaucoup de pays se sont donc trouvé une nouvelle vocation : devenir un paradis fiscal, bancaire et réglementaire.
C’est le cas surtout de petit pays qui cherchent à attirer les capitaux des riches des pays voisins, et qui ne répugnent pas à recevoir l’argent que les dictateurs sud-américains ou africains ont volé à leur peuple : le Lichtenstein, les îles anglo-normandes, le Luxembourg, la Suisse, mais aussi l’Irlande et les Pays-Bas, qui permettent aux firmes multinationales d’échapper à la réglementation de leur pays. Les milieux dirigeants des grands pays l’acceptent ; cela fait partie d’une sorte d’accord avec les plus riches et les grandes entreprises que de leur laisser cette possibilité. L’Europe aurait pu décider d’interdire à ses banques et à ses entreprises d’avoir des filiales et de déclarer des transferts de bénéfices et de redevances dans les paradis fiscaux. Elle ne l’a pas fait.
Chypre se rêvait, elle aussi, en paradis fiscal. Elle avait sa clientèle toute trouvée : les capitaux russes, issus du pillage qui a suivi la chute de l’URSS. Là aussi, les milieux dirigeants russes acceptaient que Chypre blanchisse et sécurise des masses énormes de capitaux. Malheureusement, les banquiers chypriotes n’ont pas eu de chance ou n’ont pas été habiles : ils ont perdu une grande partie des sommes qu’ils géraient en raison de la banqueroute de l’Etat grec, des difficultés des entreprises grecques, de la crise immobilière à Chypre elle-même.
Face à un tout petit pays, l’Europe a pu se montrer rigoureuse. Ce sont les actionnaires, les créanciers, les gros déposants, qui devront payer les pots cassés. Pas les citoyens européens. Dommage que la même règle ne se soit pas appliquée aux banques irlandaises, espagnoles, britanniques ou pour Dexia. Il est plus facile de mettre en cause le système financier de Chypre, que celui de la City. Mais l’Europe ne tire pas les leçons de cette nouvelle crise. Elle ne prend pas des mesures fortes contre les autres paradis européens ou exotiques.
Comme les Grecs, les Portugais, les Irlandais et les Espagnols, les Chypriotes devront se plier à un plan d’austérité rigoureux défini par la Troïka (BCE, Commission Européenne, FMI) ; ils devront réduire drastiquement leur protection sociale et leurs services publics. Ils sont partis pour plusieurs années de récession, de chômage de masse, de misère. Là aussi, l’Europe n’en tire aucune leçon. Il faut aider chaque pays à réduire fortement le poids de la finance ; à repenser son modèle productif pour préparer la transition écologique ; à axer son développement sur la satisfaction des besoins fondamentaux de sa population.

Complémentaire santé

04 Avril 2013 - 18:27


Une contribution de Nathalie Coutinet.

Généralisation de la complémentaire santé : une réelle avancée ? 

L’Accord national interprofessionnel (Ani) conclu entre le Medef et trois syndicats de salariés (CGC, CFTC et CFE-CGE) en janvier dernier débute par la généralisation de la couverture complémentaire des frais de santé à tous les salariés. Cette mesure fait partie des nouveaux droits, avec notamment les droits rechargeables à l’assurance chômage, ou le compte individuel de formation, en contrepartie desquels les salariés devraient accepter une plus grande flexibilité pour les employeurs. Cette mesure est-elle réellement une avancée sociale ?

DÉSENGAGEMENT DE L’ASSURANCE MALADIE
En 2009, 98 % des salariés ont une complémentaire santé, soit en souscrivant à des contrats individuels, soit grâce à des contrats collectifs accessibles par l’intermédiaire de leur entreprise (60 %). Ces chiffres cachent des disparités importantes selon les catégories socioprofessionnelles. Les cadres et les professions intermédiaires
non fonctionnaires ont un meilleur accès à ces contrats collectifs que les ouvriers non qualifiés et les employés du commerce. Enfin, la qualité de couverture des contrats varie fortement avec la taille de l’entreprise.
Ainsi, ce nouveau droit améliorera sûrement la situation de certains salariés en leur permettant d’accéder à des contrats collectifs qui offrent de meilleurs niveaux de couverture.
Cependant, 6 % de la population sont sans couverture complémentaire. Parmi ces 4 millions de personnes, on trouve surtout des inactifs, des chômeurs, des femmes au foyer, des retraités et des étudiants pour lesquels la généralisation de la complémentaire n’apportera aucune solution, d’autant que celle-ci s’inscrit dans un processus régulier de désengagement de l’assurance maladie dans le financement des dépenses de santé.
La généralisation de la couverture complémentaire santé augmente le risque de voir s’accélérer ce processus de désengagement engendrant une augmentation continue de la part à la charge des patients ou des complémentaires. Ainsi, pour réduire les dépenses de santé supportées par les organismes publics, différentes mesures telles que les participations forfaitaires et les franchises médicales, les déremboursements d’un nombre croissant de médicaments ou l’augmentation du forfait hospitalier augmentent la part financée par les patients.
Ces évolutions rendent le recours à une complémentaire de plus en plus nécessaire. A ceci, s’ajoutent les dépenses
de soins dentaires et d’optique traditionnellement peu, voire pas remboursées
par l’assurance maladie.
Au total, l’une des principales avancées sociales de cet accord concerne finalement un nombre relativement restreint de salariés et risque de permettre aux pouvoirs publics de poursuivre le désengagement de l’Etat dans le financement des dépenses de santé, désengagement qui pèsera plus particulièrement sur les retraités.

Smic : encore raté !

02 Mars 2013 - 13:47

Par Philippe Askenazy, chercheur au CNRS, co-fondateur des Economistes Atterrés

 

 

Le gouvernement avait lancé une réflexion sur la refonte de l’indexation du Smic. Las, la retouche ne sera que marginale. L’absence de coup de pouce en janvier révèle le statu quo concernant l’un des derniers outils dont dispose l’Etat –donc nous citoyens- pour influencer le travail.

En fait, le débat était mal parti. Tout d’abord, il est basé sur une vision erronée du monde. Le Smic n’est en rien une exception française. Bien au contraire, le salaire minimum tend à se généraliser dans les pays de l’OCDE, en premier lieu dans les pays qui souffrent des inégalités les plus profondes. Il est au cœur du débat social des futures élections allemandes. Le niveau du Smic n’est pas lui-même exceptionnel, globalement comparable à celui en vigueur au Royaume Uni. Son champ d’application non plus. Il est même plus restreint que dans certains Etats américains, chaque Etat pouvant fixer un salaire minimum propre plus favorable que le niveau fédéral. L’indexation du Smic est moins favorable que celle prévalant dans une dizaine d’Etats outre-Atlantique, où l’indice des prix utilisé donne un poids largement supérieur à celui retenu en France à l’envol des coûts de logement.

Le débat est surtout tronqué, se réduisant à un « arbitrage », jamais démontré, entre pouvoir d’achat et emploi. Le salaire minimum s’applique essentiellement à des emplois (féminins) de services non confrontés à la concurrence internationale. De fait, il n’y a pas plus de coiffeuses en Allemagne qu’en France alors que leur salaire est deux fois moindre ; il y a juste plus de coiffeuses pauvres outre-Rhin. Le salaire minimum est donc fondamentalement la valeur que la société donne à leur travail ; les lois le régissant dans le monde anglo-saxon parlent de « fair standard », de niveau « juste » pour contrebalancer la faiblesse du travailleur face à l’employeur. Il est grand temps qu’en France, le débat droitier sur la « valeur travail » laisse place à celui progressiste sur la « valeur du travail » de chacun(e).

 

Ani : un accord qui risque d’aggraver la précarité des salariés

02 Mars 2013 - 13:38

Sabina Issehnane, Université Paris XIII

 

 

L’Accord national interprofessionnel (Ani) signé le 11 janvier dernier par certains syndicats et le Medef est contesté par de nombreuses organisations syndicales et politiques. Quelles sont les raisons de cette contestation ? Cet accord est remis en cause pour deux raisons : d’une part, sa légitimité est contestée car signé par trois syndicats qui ne représentent qu’une minorité de salariés, et d’autre part son contenu risque d’aggraver la précarité des salariés et d’accentuer la flexibilité du travail.  Loin de fournir une analyse complète des 28 articles de cet accord, nous voulons ici en souligner quelques points qui remettent en cause le droit du travail et la protection de l’emploi. Dans un environnement économique difficile, c’est donc aux salariés de s’adapter en premier lieu.

Cet accord remet en cause la hiérarchie des normes. Autrement dit, il permet qu’un accord d’entreprise soit moins favorable que la convention collective et que la loi. Ainsi, afin de faire face à des difficultés conjoncturelles, « prévisibles ou déjà présentes », des accords dits de « maintien de l’emploi » peuvent être conclus afin de sauvegarder la sacro-sainte compétitivité des entreprises. Rien n’est dit sur les seuils à partir desquels on jugera qu’une entreprise est en difficulté ou non. Il sera alors possible, pour le salarié, de voir son salaire diminuer tout en travaillant plus longtemps, tout cela pour une période pouvant aller jusqu’à deux ans. Le salarié n’aura d’autres choix que d’accepter ou d’être licencié. L’entreprise se verra alors « exonérée des obligations légales et conventionnelles qui auraient résulté d’un licenciement collectif pour motif économique ». Cet accord prévoit aussi l’expérimentation d’un contrat de travail intermittent, avec une alternance de périodes travaillées et non travaillées. En outre, le recours et les procédures de licenciements collectifs pour motif économique seront simplifiés et raccourcis. Ils pourront être validés par un simple accord collectif signé par une partie des organisations syndicales. La France répond pleinement aux recommandations de la Commission européenne, dans le cadre de la stratégie « Europe 2020 », qui affirme qu’en France « la législation actuelle sur la protection de l’emploi reste trop stricte ». Elle recommande à la France d’alléger ces modalités, c’est chose faite avec cet accord.

Les salariés constituent la seule variable d’ajustement. Sous prétexte de crise économique, cet accord conduit à aggraver durablement leurs conditions de travail et d’emploi.

Vive la dépense publique !

02 février 2013 - 13:57

Par Christophe Ramaux – Université de Paris, auteur de L’Etat social pour sortir du chaos néolibéral
(Mille   et une nuit), membre des Economistes atterrés

 

La crise qui n’en finit pas est clairement celle du néolibéralisme. Finance libéralisée, libre-échange, austérité salariale et endettement privé des ménages : ce régime a explosé en 2007. Les néolibéraux sont pourtant à l’offensive. Ils prennent prétexte des conséquences de leur modèle – la hausse des dettes publiques et les différentiels de compétitivité (fruit de la concurrence sociale et fiscale mortifère entre pays de l’Union européenne elle-même) – pour aller plus loin dans l’application de leur politique.

La dépense publique est désignée comme une galeuse. Ce n’est pas nouveau : c’est sous un angle accusateur qu’elle est traditionnellement désignée et même nommée (« charges sociales », « prélèvements obligatoires »). L’idée communément répandue est la suivante : le public supposé improductif serait financé par un prélèvement sur le privé, ce qui étranglerait celui-ci, alors même qu’il créerait, seul, la richesse.

La dépense publique joue pourtant un rôle irremplaçable en termes de bien être social (population mieux formée, soignée, etc.), mais aussi, ce qui est moins connu, en termes de production et de revenu des ménages.

En France, elle s’élève à 1119 milliards d’euros (en 2011), soit 56 % du PIB. Mais cela ne signifie pas que « plus de la moitié de la richesse va aux fonctionnaires ».

Rien ne se perd

La moitié (576 milliards) est constituée de prestations sociales en espèces (retraites, allocations chômage et familiales, etc.) et en nature (remboursement des médicaments, des consultations, etc.) qui sont directement versées aux ménages. Et cela soutient leur dépense auprès du privé.

L’autre moitié sert principalement à payer les services publics non marchands. Tous les fonctionnaires contribuent au PIB au même titre que les travailleurs du privé. Mais leur production n’est pas vendue : elle est délivrée gratuitement (éducation, hôpital…). Or il faut bien la payer. L’impôt stricto sensu sert justement à cela, tout comme le prix sert à payer la production privée.

Au total, 42 % du revenu des ménages est constitué de prestations sociales ou de consommation de services publics individualisables (éducation, hôpital, etc.). En comptant les services publics non individualisables (police, justice, infrastructures…), on arrive à 46 %. Rien ne se perd.

Aux Etats-Unis, les prélèvements obligatoires sont plus faibles. Mais les prélèvements destinés au privé (fonds de pension, assurances privées…) sont plus élevés. Est-ce plus juste et plus efficace ? Clairement non : ce pays dépense bien plus pour la santé (18 % du PIB) que la France (13 %), pour des performances médicales moindres.

Pour sortir (enfin !) de la crise du néolibéralisme, il faut réhabiliter l’Etat social.

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