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Dans les médias

Pour une économie à visage humain

La crise a révélé la faillite de la théorie économique néolibérale. Une théorie totalement dépassée, estime le chercheur André Orléan, qui appelle à sa refondation.

L'ambition que se donne le nouveau livre de l'économiste André Orléan,L'Empire de la valeur - Refonder l'économie, dépasse le simple replâtrage théorique d'après-crise. Par-delà les propositions pour sortir l'économie du marasme et sauver nos banques, le chercheur se propose de repenser la théorie économique, aujourd'hui dépassée et incapable de prévenir et comprendre la crise. Une réflexion irrespectueuse, savante et stimulante.

 Vous diagnostiquez une crise de la légitimité de la théorie économique. Quels en sont les indices, tiennent-ils au surgissement de la crise ou manifestent-ils un aveuglement plus profond ?

André Orléan - Je porte depuis longtemps un regard critique sur la théorie économique. On ne peut pas parler d'une crise de la science économique avant les événements de 2007 et 2008. C'est la crise financière qui a rendu manifestes les dérives de l'analyse économique. Le diagnostic formulé par les économistes s'est alors révélé totalement erroné : ils ont légitimé la financiarisation et ont cru que la dérégulation conduisait à un système financier plus stable ! L'idée même de crise avait disparu des préoccupations des experts. On voit là l'expression d'une erreur profonde dans la compréhension des mécanismes financiers. Je relisais récemment un rapport du Conseil d'analyse économique datant de 2006 qui affirmait que le modèle à suivre restait les Etats-Unis et concluait à un "sous-développement financier de la zone euro" ! De tels errements sont le signe d'une crise véritable.

Percevez-vous néanmoins une nouvelle prise de conscience chez des économistes, de plus en plus nombreux, dont le mouvement des Economistes atterrés forme un indice fort ?

Oui, on ne dirait plus aujourd'hui ce que l'on disait en 2007 sur la concurrence financière et l'efficience des marchés financiers, alors le dogme central qui justifiait les mutations de ces trente dernières années. Néanmoins, je perçois un fort immobilisme. Un consensus mou existe pour reconnaître les erreurs et les dérives mais au fond, on reste à l'intérieur du même cadre intellectuel. Les économistes pensent qu'en utilisant les mêmes outils et concepts - l'équilibre, la rationalité, l'utilité -, ils vont pouvoir sauver l'économie.

En appelant à une refondation de l'économie, vous sentez-vous isolé ? La théorie économique ne bouge-t-elle pas un peu ?

Des débats existent enfin, une prise de conscience surgit, mais cela ne touche la discipline qu'à sa périphérie. Ni l'enseignement supérieur, ni la recherche qui en constituent le coeur ne bougent véritablement. Les cursus n'ont en rien évolué. Un étudiant transporté dans le temps ne verrait aucune différence avec ce qu'il a connu en 2006. C'est d'ailleurs compréhensible. On ne demande pas à des enseignants de transmettre le contraire de ce qu'ils enseignent depuis toujours. D'où viendra le changement nécessaire ? Si les institutions sont fermées, il y a la réalité de la crise qui nous interpelle sans cesse. On est donc dans une phase trouble et intéressante dont il est difficile de dire sur quoi elle débouchera.

Le modèle walrassien(1), néolibéral, que vous critiquez, est-il le seul dominant ? Dans l'histoire de la théorie économique, il existe des courants très divers.

C'est vrai. Lorsque j'ai débuté, il existait une grande diversité de courants hétérodoxes, critiques, institutionnalistes(2). Les débats paraissaient plus accentués. Cette diversité s'efface. L'institution la combat. A mon sens, la crise de l'économie a aussi à voir avec l'hégémonie d'une pensée hyperdominante. La critique est nécessaire ; on doit encourager le pluralisme.

Sur quoi repose votre projet de refondation théorique ?

Mon analyse porte sur la valeur économique et le pouvoir qu'elle exerce sur les esprits. D'où vient la valeur d'une marchandise ? La pensée économique a proposé deux réponses. D'abord, la réponse des classiques - Smith, Ricardo et Marx -, pour qui le travail fonde la valeur. Puis le courant marginaliste ou néoclassique - Menger et Walras -, qui affirme, lui, que la valeur a pour origine l'utilité. J'observe que dans les deux cas on fait face à une même posture : la valeur se donne comme une substance qui peut se mesurer en dehors de l'échange. Je critique ce que je nomme une "économie des grandeurs" : on fait beaucoup de calculs mais on s'intéresse peu aux relations entre les gens, à la manière dont l'échange les transforme. L'exemple le plus parlant de cette économie des grandeurs, c'est l'économie financière : on y trouve quantité de formules mathématiques pour calculer la valeur des titres mais on ne s'intéresse pas aux interactions, aux croyances, aux influences interpersonnelles. Je critique cette idée d'une valeur substance posée comme extérieure aux agents. Je pense au contraire que la valeur économique est un produit des interactions.

Pourquoi la monnaie joue-t-elle un rôle décisif dans votre réflexion ?

Dans l'analyse économique, les marchandises s'échangent au prorata de leur utilité ou du travail. Aussi la monnaie n'y est-elle nullement nécessaire. C'est pour cette raison que les théorèmes les plus fondamentaux de la discipline portent sur une économie de troc. J'y vois une grave erreur car la monnaie est première. A une démarche qui définit la valeur comme une substance propre aux choses, j'oppose l'idée d'une valeur instituée à travers la monnaie. Le fondement du système économique, c'est la croyance dans la monnaie ; son énergie, c'est la fascination que cette monnaie ne cesse d'exercer. Le rapport à l'or illustre bien ce caractère quasi religieux propre à la monnaie.

En quoi est-ce si important de rattacher l'économie à la tradition des sciences sociales ?

La question de la valeur est au coeur de toutes les sciences sociales. Par le biais des valeurs économiques, religieuses, morales ou esthétiques, les hommes organisent leur vie en commun. Cependant, malgré cette communauté d'objet, il y a un schisme dans les sciences sociales qui tient au fait que l'économie conçoit la valeur comme quelque chose d'objectif, comme une grandeur qu'on mesure ; c'est de là que vient le schisme. Deux conceptions de la vie sociale s'opposent radicalement : le raisonnement économique qui pose la primauté du calcul et le raisonnement des autres sciences sociales qui pense la valeur comme une représentation collective. Mon analyse cherche à rétablir l'unité des sciences sociales, ce que j'appelle l'unidisciplinarité, en montrant que la valeur économique, comme les autres valeurs, a la nature d'une croyance collective.

Quel usage politique pourrait-on faire de votre travail ?

Mon appartenance aux "atterrés" prouve que la politique économique m'intéresse. Mais je tiens également à l'autonomie de la réflexion conceptuelle. Je voudrais dans ce livre changer la façon dont on conçoit la réalité économique, non pas proposer une nouvelle politique économique. Il y a un temps pour les deux. Je me méfie de la propension des économistes à endosser si aisément l'habit du "conseiller du prince" pour dire ce qui doit être.

De multiples intérêts, économiques, politiques, médiatiques, cherchent constamment à enrôler les sciences sociales et il faut savoir y résister. Ainsi, dans la dernière période, les intérêts financiers et bancaires n'ont sans doute pas été étrangers à la dérive de l'économie en faveur de la financiarisation. Pour cette raison, l'indépendance d'esprit ne peut simplement être laissée à la seule vertu des chercheurs ; elle représente un bien collectif qui a pour garant le pluralisme.

L'Empire de la valeur - Refonder l'économie (Seuil), 340 pages, 21 euros

1. De Léon Walras (1834-1910), tenant d'une approche mathématique de l'économie. 2. L'école institutionnaliste met l'accent sur le rôle des institutions sociales dans l'économie.

 

 

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