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Propositions pour sortir du piège de la dette en Grèce

20 Avril 2015 - 18:22

L'idée consiste à transformer des créances détenues sur la Grèce par chaque État européen en certificats d’investissement.

par Gabriel Colletis, Jean-Philippe Robé et Robert Salais Économistes Invités des Économistes Atterrés

La Grèce semble prise dans un piège dont la pièce maîtresse est la dette et les intérêts que cette dette génère. Piège dont elle ne parvient pas à sortir : chaque euro durement arraché par le gouvernement Tsipras à ses créanciers est payé au prix fort sur le plan politique (supervision de ses comptes et des réformes) alors que la quasi-totalité des financements obtenus repart aussitôt, employés… à servir les mêmes créanciers.

Alexis Tsipras, à Moscou, le 9 avril. Alexander Nemenov / AFP.

question que tout le monde se pose est donc de savoir comment la Grèce peut sortir de ce piège. A défaut d’avoir opté pour un moratoire suivi d’une annulation partielle unilatéralement décidée, le gouvernement grec dispose aujourd’hui de trois moyens pour desserrer l’étau de la dette. Le premier, le plus politique, serait de contraindre l’Allemagne, le principal État créancier de l’État grec, à reconnaître la dette qu’elle a envers la Grèce du fait des réparations (ou, à tout le moins du prêt) non assumés liés à la seconde guerre mondiale. Mais Alexis Tsipras aurait lui-même admis à Berlin le 23 mars que la demande de la Grèce n’était pas, avant tout, «matérielle»…

Le deuxième moyen serait de contester la légitimité de la dette, au moins sur une partie de celle-ci. C’est ce que vient de faire le Collectif pour un audit citoyen de la dette grecque, lequel a estimé que plus de la moitié de la dette grecque était illégitime. Ceci est aussi le sens pris par la Commission que la Présidente de l’Assemblée grecque a décidé d’installer. S’agissant de la période 2010-2014, période de forte aggravation de la dette, seuls 10% des prêts accordés à la Grèce auront servi à financer les politiques gouvernementales. Les fameux prêts à la Grèce auront donc essentiellement été employés à financer ses créanciers… et à leur verser des intérêts (16% des prêts accordés).

On peut penser que le gouvernement grec, ayant accepté une posture de négociation, ne s’aventurera pas franchement dans la direction d’une contestation de la dette.

Des certificats d’investissements pour réduire la dette sans l’annuler

Il existe un troisième moyen pour desserrer le nœud coulant que constitue la dette. Ce moyen consiste à réduire la dette sans l’annuler en optant pour une transformation des créances détenues sur la Grèce par chaque État européen qui le souhaite en certificats d’investissement.

Des fonds publics bilatéraux seraient créés, détenus à égalité entre deux institutions publiques : la Banque publique d’investissement du pays à l’origine de la créance et son homologue grecque. Créés en dérogation exceptionnelle, au regard des circonstances, à la législation européenne sur les aides publiques, de tels fonds communs auraient pour mission d’investir dans des investissements productifs destinés à moderniser l’appareil de production grec, à accroître son efficacité globale, à l’engager dans un nouveau modèle de développement durable, écologique et humain et à augmenter ses capacités de production dans les secteurs particulièrement déficitaires sur le plan des échanges extérieurs.

Ces fonds seraient pilotés par une équipe d’experts, chargée d’analyser, de sélectionner les investissements et de suivre leur mise en place. Ils pourraient investir en coentreprises nouvelles, en offres de crédit, en prises de participation au capital (ou un mixte des deux, en prêts participatifs qui peuvent être comptés en fonds propres) dans des entreprises existantes, grecques ou filiales grecques d’entreprises étrangères.

Une clause essentielle à introduire serait la maîtrise du contrôle de ces investissements par l’État grec.

Ces fonds seraient financés à hauteur des conversions de créances acceptées par les pays créanciers, la gouvernance de chaque fonds d’investissement bilatéral étant assurée par l’État débiteur (la Grèce) et l’État créancier: la France, par exemple. Si l’État français acceptait de convertir 50% de la dette directe qu’il détient (soit 15,5 milliards) en certificats d’investissement sur 5 ans, ceci signifierait que la Grèce bénéficierait chaque année, sur 5 ans, de plus de 3 milliards pour procéder à des investissements productifs. Ces trois milliards seraient investis chaque année via le fonds d’investissement commun, soit près de 1,5% du PIB. En d’autres termes, plutôt que de voir l’excédent primaire du budget grec partir rembourser les créanciers de la Grèce, il serait converti en investissements productifs en Grèce, sur lesquels les créanciers auraient des droits. Cela exige un excédent primaire (qui existe aujourd’hui). Mais les sacrifices demandés à la population grecque ne seraient pas stériles pour elle : ils se traduiraient en investissements, en emplois, en accroissement du PIB, gage d’un redressement permettant, à terme, un remboursement de la dette. Le dimensionnement des dettes ainsi converties pourrait d’ailleurs être ajusté en fonction de l’excédent budgétaire disponible.

Si la Grèce ne parvenait pas à trouver des ressources propres suffisantes pour amorcer la pompe du dispositif, en d’autres termes si son excédent budgétaire restait limité ou si l’épargne nationale mobilisable était insuffisante, elle pourrait faire appel à de nouveaux investissements directs entrants à condition que ceux-ci s’inscrivent dans la perspective du programme de développement qu’elle aurait défini. Un rapatriement des capitaux grecs placés à l’étranger pourrait également être envisagé sous des conditions fiscales à définir dans le cadre d’une «amnistie productive».

Une option préférentielle d’achat accompagnerait le dispositif, option signifiant que les achats d’équipements opérés par les entités grecques s’orienteraient de manière privilégiée vers les entreprises des pays détenant les certificats d’investissement.

Une Europe plus solidaire pourrait ainsi naître sur les cendres d’un incendie que l’on aurait réussi à éteindre. Evidemment la sortie par le haut, pour tout le monde, consisterait à organiser, à terme, au niveau européen, un dispositif par lequel les pays à surplus seraient conduits (s’engageraient) à investir dans les pays à déficit. En d’autres termes, organiser dans la zone euro ce sur quoi Keynes avait insisté à Bretton Woods pour éviter les déflations contreparties des excédents structurels.

Un "Jobs Act" à la française violerait le droit du travail sans créer d'emplois

08 Avril 2015 - 21:37

Il est tentant de se prévaloir d’un taux de chômage record (près de 3,5 millions de chômeurs auxquels on peut ajouter 2,4 millions d’autres demandeurs d’emploi) pour faire passer des réformes rétrogrades pour de bonnes solutions. Le président du Medef, Pierre Gattaz, s’empressant d’imputer le chômage à un marché du travail trop rigide, propose de flexibiliser davantage le contrat de travail. Les prétendants à l’emploi devraient donc renoncer à leur droit de contester un licenciement futur, accepter une fin de contrat automatique à l’issue d’un chantier, d’une perte de marché, ou quand les carnets de commandes de l’entreprise se désemplissent. Quitte à ce que cette proposition exige que la France dénonce la convention n°158 de l’Organisation internationale du travail (OIT) interdisant tout licenciement sans motif valable et précis. Sans s’émouvoir d’une telle violation du droit international du travail, une quinzaine d’économistes influents, dont Jean Tirole, titulaire du prix de la banque de Suède, lui emboîtent virilement le pas (voir les Echos du 30 mars). Drapés des oripeaux de la science, ils proposent ce qu’ils appellent un Jobs act à la française. L’idée maîtresse est de faire disparaître du code du travail toute référence à « la cause sérieuse » des licenciements économiques, cantonnant les juges à n’apprécier que la réalité de la réorganisation sans se prononcer sur sa pertinence socio-économique. Les entreprises, libérées de l’obligation de justifier de la nécessité économique des licenciements, seraient aussi dégagées de toute responsabilité de reclassement de leurs salariés, celle-ci incombant au seul service public de l’emploi. Ces mêmes économistes défendent d’ailleurs depuis longtemps l’idée d’un « contrat unique », plus flexible que le contrat à durée indéterminée qui régit le travail de 87 % des salariés. La proposition de Manuel Valls de créer un contrat de travail spécifique pour les PME afin de faciliter les licenciements devrait les satisfaire. Pourtant, ce dernier contrat rappelle furieusement le « contrat nouvelle embauche » (CNE) destiné aux entreprises de moins de 20 salariés qu’il autorisait à licencier sans motif explicite. Mis en place en 2005, il avait été abrogé en 2008 car il était contraire au droit international. Les propositions rétrogrades de ces économistes sont donc saugrenues. Comment la France pourrait-elle dénoncer l’une des conventions de l’OIT sur le droit du travail et la protection sociale alors qu’elle réclame par ailleurs que ces dernières s’appliquent aux pays émergents ? Comment un contrat pourrait-il par avance exclure l’intervention d’un juge pour en vérifier l’application ? Quelle serait la « simplification » introduite par des contrats de travail dont la sécurité serait proportionnelle à la taille de l’entreprise ? Il est facile de comprendre comment ces « assouplissements » du droit du travail favorisent les destructions d’emplois. Mais par quel tour de passe-passe pourraient-ils en créer? Messieurs Gattaz, Valls, et autres Tirole et Cahuc, ce ne sont pas les employeurs qui ont peur des licenciements, ce sont les salariés ! La relation salariale est une relation de subordination qui justifie la protection de ces derniers, et qui la justifie d’autant plus que la situation de l’emploi les met en position de faiblesse. Or les procédures de licenciement n’ont pas cessé d’être facilitées ces dernières années. Par exemple, la loi du 25 juin 2008 « portant modernisation du marché du travail » a introduit la rupture conventionnelle permettant à l’employeur et au salarié de convenir de mettre fin à un CDI, en contrepartie d’indemnités légales versées par l’employeur au salarié. Ces ruptures conventionnelles représentaient 16 % des fins de CDI (hors périodes d’essai et départ à la retraite) en 2012. L’ajustement de l’emploi passe d’abord par la rupture conventionnelle et le licenciement pour des motifs autres qu’économiques. Aujourd’hui, non seulement les CDD représentent une part croissante des embauches, mais les CDI sont loin d’être rigides puisque plus d’un tiers sont rompus avant la fin de leur première année d’existence. Cette flexibilité s’est développée dans un silence assourdissant, sans que rien n’arrête la fièvre des réformes. Ainsi, la mal nommée loi de sécurisation de l’emploi de juin 2013 a modifié les règles du licenciement collectif pour motif économique en raccourcissant le délai dont dispose l’administration pour se prononcer sur un plan de sauvegarde de l’emploi ainsi que le délai pour une action de contestation. Cette même loi a mis en place les accords dits de « maintien de l’emploi » permettant aux employeurs de demander aux salariés des baisses de salaires et une hausse de la durée du travail contre des promesses de maintien de l’emploi. Aujourd’hui, la loi Macron remet en cause l’action des prud’hommes en encourageant des procédures de médiation, faisant comme si la relation salariale était une relation entre individus égaux. Elle introduit également un barème indicatif d’indemnisation, conformément aux vœux du patronat. Ces dispositions qui visent à toujours plus déréguler l’emploi procèdent d’une vision néolibérale selon laquelle les protections des salariés, rebaptisées « rigidités », seraient la cause du chômage. Or les pays qui ont le plus fortement réduit la protection des licenciements, comme l’Espagne ou l’Italie, n’en ont pas moins vu leur taux de chômage monter en flèche. La flexibilité du marché du travail booste le chômage en période de crise, déprimant la demande et aggravant la récession. Non, la France ne peut avoir pour projet le développement d’un modèle reposant sur des travailleurs jetables et sous-payés, comme le proposent le Medef, le premier ministre et des économistes qui rêvent de revenir au 19ème siècle. Les entreprises ont besoin de s’appuyer sur des salariés impliqués, dont elles peuvent maintenir et améliorer les capacités de travail, gages de productivité, de qualité des produits et de compétitivité. Les salariés, qui investissent dans leur emploi, ont besoin d’être informés des motifs de cet acte grave qu’est leur licenciement et ont toute légitimité à le contester en justice. Nul ne peut affirmer sérieusement aujourd’hui que le chômage soit causé par la rigidité du marché du travail. Il n’a jamais autant augmenté que depuis les années 1980, lorsque l’emploi devenait plus flexible. Il est temps de mettre en œuvre une stratégie de nature à s’attaquer au chômage de masse qui ronge nos sociétés. Créer des emplois relève avant tout de la mise en œuvre d’une politique macroéconomique et d’une politique industrielle cohérentes, accompagnées d’une réduction du temps de travail. Chaque année depuis près de deux décennies, plus de 20 milliards d’euros sont dépensés en allègements généraux de cotisations sociales employeurs sur les bas salaires, sans résultats significatifs sur l’emploi. La France et l’Europe ont besoin de politiques de relance tournées vers des activités utiles et écologiques, d’une meilleure répartition des richesses, d’une fiscalité plus juste. En tant qu’économistes, nous réfutons l’idée qu’un modèle de société reposant sur des travailleurs jetables, sous-payés, exposés en lieu et place des actionnaires à l’ensemble des risques économiques, puisse offrir une quelconque solution au chômage.

Les Economistes Atterrés

Trois gouvernements en récession : les résultats économiques de Monti, Letta et Renzi

24 Mars 2015 - 20:21

Par Mario Pianta
Professeur d’Économie Politique à l'Université d'Urbino “Carlo Bo” et membre de Sbilanciamoci.

A Athènes, «une force irrésistible rencontre un objet immobile»: Bruxelles

18 février 2015 - 17:49

Alors que les discussions entre les ministres des Finances, membre de l'Eurogroupe et le gouvernement d'Alexis Tsipras semblent se bloquer, les deux logiques paraissent irréconciliables.

Le Royaume-Uni est-il vraiment en phase de redressement?

16 février 2015 - 16:07

par John Weeks*

Si l’on se fie aux médias, il est permis de penser que l’économie du Royaume-Uni a entamé un solide redressement depuis la crise profonde de 2008-2009 et la stagnation interminable qui a suivi. George Osborne, le Chancelier de l’Echiquier, l’équivalent du ministre français de l’Economie, assure que la croissance du pays est désormais enviée par l’Europe continentale et par les Etats-Unis. Il attribue cela sans vergogne à sa politique d’austérité, affirmation que je réduis à néant dans mon nouveau livre (1).

On peut résumer l’histoire du soi-disant redressement actuel par une paraphrase du célèbre discours prononcé de Winston Churchill en novembre 1942 : «ceci [0,8% de croissance trimestrielle] n’est pas la fin, même pas le début de la fin, ni même la fin du début». Pour être plus précis, les médias n’ont pas pris en compte le redressement opéré sur les quatre dernières années. Celui-ci a commencé au 2è trimestre de 2009 et s’est poursuivi avec la même force jusqu’à ce que les politiques de la coalition au pouvoir le tuent dans l’œuf dans les six derniers mois de 2010. Le schéma ci-dessous démontre cette conclusion, à l’endroit où la ligne en pointillé indique le changement de gouvernement avec le passage des Travaillistes à la coalition des Conservateurs.

Différence en pourcentage de points de PIB comparé au premier trimestre 2008. (2008-2013)

Calculé d’après l’Office National des Statistiques, Statistical Bulletin, Preliminary Estimate Q1 2014.

Les 3% de croissance en année glissante au 1er trimestre 2014 peuvent en impressionner certains. Ce n’est pas mon cas. Même si elle se maintient tout au long de l’année 2014, cela ne représenterait en tout état de cause qu’un redressement lent et tardif, surtout comparé aux récessions précédentes connues par le Royaume-Uni. Pour en montrer la lenteur, je reprends un diagramme publié dans l’Economic Review de l’Office national de Statistiques (Economic Review, juillet 2013). Le seul changement que j’y apporte est de fixer la valeur la plus haute du PIB d’avant la récession à 0 plutôt que 100. En conséquence, chaque point suivant du diagramme montre si le PIB est au-dessus ou en dessous du point le plus haut d’avant la récession.

Par exemple, la récession qui a commencé au 2è trimestre 1990 a commencé à maintenir la production au-dessus du pic précédent trois ans (12 trimestres) plus tard. La récession de 1973 a retrouvé son pic d’avant récession au bout de 14 trimestres, et celle de 1979 au bout de 17 trimestres. Qu’en est-il de la crise actuelle ? Mi-2013, après 19 trimestres (5 ans moins 3 mois), nous étions toujours à 4 points de pourcentage en dessous du pic de 2008. Et le diagramme précédent a montré que 22 trimestres sont passés et que l’économie reste en dessous de son pic. Pour résumer, si l’on compare à d’autres récessions, notre économie a stagné sous les politiques économiques du Chancelier.

Différences en pourcentages entre le PIB le plus fort, lors des redressements actuels et passés (pic d’avant récession=0, l’actuel est calculé pendant le 2é trimestre 2013, l’axe horizontal est le nombre de trimestres après le pic du PIB)

D’après l’Economic Review de juillet 2013, de l’Office national des Statistiques.

George Osborne et ses partisans prétendent que le redressement du Royaume-Uni peut sembler faible, mais qu’il est fort comparé à ce qui se passe dans d’autres pays, en particulier en Europe. On trouve la réfutation de cet argument plutôt faiblard dans la même revue de l’Office national des Statistiques (ONS). Le schéma porte le titre sans fioriture : «Les niveaux de PIB dans les pays du G7». Pour simplifier la reproduction du schéma, j’exclus l’Italie et le Canada (aucun des deux ne semblant être des pays de référence pour George Osborne). Il reste cinq pays : la France, l’Allemagne, le Japon, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. A nouveau je recalibre le schéma pour que le niveau du PIB au début de 2008 soit à 0 plutôt qu’à 100. Le schéma original de l’ONS s’arrêtait après les 6 premiers mois de 2013, et j’y ajoute les statistiques du premier trimestre de 2014.

Le schéma devient embarrassant à interpréter du point de vue de la coalition. Un pays a souffert d’une récession plus profonde que le Royaume-Uni (le Japon) et un autre, presque aussi profonde (l’Allemagne). Le PIB japonais est désormais à plus de deux points de pourcentage au-dessus du niveau attenit début 2008, et le PIB allemand est à trois points au-dessus. Les États-Unis ont, quant à eux, se trouvent quatre points de pourcentage au dessus de 2008.

Pour la France, on pourrait intituler l’histoire «ramper sous le plafond». A la suite d’une récession relativement peu profonde, le PIB français a stagné pendant plus de 2 ans à un point de pourcentage ou moins par rapport au pic de 2008. Dans la seconde moitié de 2013, le PIB français a réussi à se hisser au-dessus du pic d’avant la récession.

Cinq économies majeures et les écarts en points de pourcentage du niveau du PIB, comparés au premier trimestre de 2008 (France, Allemagne, Japon, USA et Royaume-Uni).

Aussi lent et tardif que cela ait pu être, le Chancelier peut-il revendiquer que la politique menée a stimulé une croissance permettant de sortir de la stagnation ? La réponse est «non». Pour  justifier un lien de causalité, il faut préciser le mécanisme causal A et le faire avant que le résultat B soit là. Le Chancelier a indiqué son mécanisme – l’impact favorable de la réduction du déficit sur les taux d’intérêt et la «confiance» du secteur privé, ce dernier élément étant défini de manière floue.

Si l’on défend ce mécanisme de redressement, on se heurte au fait empirique plutôt élémentaire que la dette publique n’est pas moins élevée qu’un ou deux ans plus tôt. Citons l’Office national de statistiques: «Pendant l’année financière 2013/2014, la dette publique nette, à l’exclusion des effets temporaires des interventions financières…. était de 95,5 milliards de livres, ce qui était supérieur de 14,8 milliards à la même période de 2012-2013, quand elle était de 80,7 milliards.» (2). Le Chancelier affirme que ses politiques de réduction de la dette ont engendré un redressement vigoureux. Le redressement n’est pas vigoureux du tout, et il n’a pas réduit la dette ces deux dernières années. Ses réalisations sont toutes autres.

Les coupes draconiennes dans les dépenses publiques ont d’abord permis une réduction de la dette, ce qui a tué le redressement naissant et embourbé l’économie dans la stagnation pendant trois ans. Mais la stagnation n’est pas la caractéristique de l’économie de marché. Elle a tendance à suivre des cycles, ce que nous appelions autrefois le «cycle marchand». Ce que la croissance longtemps attendue démontre, c’est que même sous la gouvernance économique la plus incompétente, l’économie de marché commence à se revigorer. Félicitations, M. Osborne !

 

*John Weeks est professeur émérite, SOAS (School of Advanced studies) à la London University. 

(1) Economics of the 1%: How mainstream economics serves the rich, obscures reality and distorts policy (Anthem Press).

(2) Bulletin statistique de l’ONS : Le secteur des finances publiques, mars 2014.

Les visages de l'inégalité sociale en Espagne

16 février 2015 - 16:07

par José Maria Mella*

En Espagne, la question de l’inégalité sociale est en train d’apparaître au premier plan du débat public. Ce n’est pas étonnant si l’on tient compte qu’à l’évidence notre pays est devenu l’un des plus inégaux en Europe.

Cette inégalité se présente d’une façon multidimensionnelle en montrant de multiples visages: un manque évident d’égalité des chances, une augmentation des revenus du capital, des baisses successives des salaires, un emploi précaire généralisé, un niveau de pauvreté inconnu jusqu’ici, une inégalité de genre aggravée, et finalement une ségrégation urbaine bien marquée.

Les forces politiques conservatrices proposent de promouvoir l’éducation des jeunes des familles défavorisées pour améliorer l’égalité des chances. Mais la réalité démontre le contraire: il y a un problème de dénutrition des enfants scolarisés, un échec scolaire massif, une forte progression de l’enseignement privé, une diminution de l’investissement public dans l’éducation, et un renchérissement des frais d’inscription à l’Université.

On constate aussi que l’amélioration du niveau d’éducation n’a pas entraîné une progression des salaires, mais au contraire, une baisse (de 2% en 2011 et 2012, et 0,6% pendant le premier trimestre de cette année 2014, selon la Banque d’Espagne). Des salaires entre 400 et 600 euros (même si le salaire minimum est de 641 euros par mois) sont devenus normaux. Et au taux de chômage des jeunes entre 15 et 29 ans (55%), il faut ajouter 25% de jeunes qui ne travaillent pas, mais ne sont ni étudiants ni en formation de quelque manière que ce soit.

Cette baisse de la proportion des revenus destinés aux salariés est accompagnée d’une forte augmentation des revenus du capital (3,6% dans la période 2008-2012), résultat de l’augmentation des rémunérations versées aux rentiers et actionnaires, aux conseils d’administration des compagnies et à leurs présidents directeurs généraux, sera encore accrue du fait de la réduction de leur fiscalité adoptée par une décision récente du gouvernement.

Par ailleurs, la réduction des salaires, l’augmentation du nombre des chômeurs (jusqu’à presque 6 millions, 26% de la population active, dont la moitié sont des chômeurs de longue durée et deux millions de familles dont tous les membres sont au chômage) et l’augmentation de ce nombre que l’assurance chômage a évaluée (deux millions fin 2013) prouvent que l’Espagne est le pays de l’OCDE où l’augmentation de la concentration des revenus est la plus forte d’après les données des dernières années (Rapport de l’OCDE, publié le 19/06/2014).

Un Espagnol sur cinq (20%) vit en dessous du seuil de pauvreté, le risque de pauvreté s’élève à 27,3% pour la totalité de la population et à 31,9% pour les mineurs de seize ans. Concrètement, le risque de pauvreté signifie ne pouvoir manger de la viande, du poulet ou du poisson qu’un jour sur deux, ne pas pouvoir chauffer la maison, ne pas pouvoir avoir une voiture, une machine à laver ou un téléphone, ne pas pouvoir disposer de 650 euros pour des dépenses imprévues, parmi d’autres facteurs (Enquête sur les Conditions de vie 2013 de l’Institut National des Statistiques).

C’est dans la logique des données salariales que dans l’Espagne d’aujourd’hui, avoir un emploi ne signifie pas qu’on soit protégé de la pauvreté, bien au contraire le nombre de travailleurs pauvres croît sans cesse depuis le début de la crise.

Les femmes ont un taux d’activité inférieur à celui des hommes, leurs contrats de travail sont surtout à temps partiel étant donné qu’elles s’occupent des tâches ménagères. Les services publics d’assistance à la famille ont été largement réduits par les programmes d’austérité, leurs salaires sont clairement inférieurs (de 23% et, de plus, elles représentent 68% des salariés qui gagnent moins que le SMIC) à ceux des hommes (même si elles travaillent 84 jours de plus qu’eux par an), leurs indemnités chômage et leurs retraites sont inférieures également.

À tout cela il faut ajouter que le manque de protection face au chômage des travailleurs à domicile est tout simplement total. Tous ces faits expliquent que leurs foyers soient exposés à un risque de pauvreté majeur.

On peut constater aussi que ce phénomène d’inégalité sociale se projette en ville sous forme d’une ségrégation urbaine très marquée. Par exemple, dans le cas de la ville de Madrid, on peut observer que la plupart des chômeurs habitent dans les arrondissements de la périphérie (Vallecas, Carabanchel, Villaverde, Ciudad Lineal, San Blás-Canillejas) en contraste avec des niveaux de chômage très faibles dans ceux qui se situent en centre-ville (Salamanca, Retiro, Chamartín, Moncloa, Chamberí).

En conclusion, pour résumer, en Espagne la mobilité sociale est entravée par une évolution économique véritablement antisociale. Un plan de choc contre l’inégalité, le chômage, l’exclusion et la pauvreté est donc d’une urgence incontournable. Mais pour cela, il faut une autre politique économique, basée sur les besoins de la majorité de la société.

*Professeur d’économie à l’Université Autonome de Madrid et membre de l’Association EconoNuestra et d’EUROPEN

 

Sortir du carcan compétitif en Europe

16 février 2015 - 16:07

par Bruno Bauraind*

«Les politiques de compétitivité ne créent pas d’emplois. Qu’importe, l’important c’est la compétitivité !». Voici, en substance, les conclusions du baromètre 2013 sur l’attractivité de la Belgique publiées par le cabinet Ernst & Young (E&Y) et relayées dans les pages du quotidien belge Le Soir. Il ne faut certainement pas accorder trop d’importance à ces «sondages» réalisés pour et par les entreprises. Cependant, force est de constater qu’en s’adressant aux pouvoirs politiques belges en pleine phase post-électorale, le cabinet E&Y impose ses indicateurs de compétitivité dans le débat démocratique.

Selon le baromètre E&Y, la Belgique est le cinquième pays européen qui accueille le plus grand nombre d’investissements étrangers (IDE). En 2013, cette petite économie, qui très tôt a fait le choix de l’ouverture internationale, a attiré 175 projets d’investissements, en provenance principalement des Etats-Unis (47), de France (26), des Pays-Bas (15) et de l’Allemagne (14) [1]. Ce qui représente une augmentation de 4% par rapport à 2012. Il y a cependant plusieurs bémols dans ce paysage idyllique. Tout d’abord, le baromètre le reconnait, ces IDE entrant sur le territoire belge créent peu d’emplois. E&Y dénombre 3.536 nouveaux emplois, ce qui donne une moyenne de 20 postes de travail par projet d’investissement [2].

Ensuite, la majorité de ces flux d’investissement concerne le secteur des services aux entreprises comme les activités de marketing ou de la vente, des emplois aisément délocalisables. Enfin, comment ne pas mettre en regard les chiffres de ce baromètre avec d’autres en provenance de l’administration belge cette fois. Selon le Service Public Fédéral de l’emploi, 44.390 personnes, majoritairement dans la métallurgie et les transports, ont été confrontées à une annonce de licenciement collectif en Belgique entre le 1er janvier 2010 et le 30 septembre 2013 [3]. Evidemment, tous ces travailleurs n’ont au final pas nécessairement perdu leur emploi. Néanmoins, les ordres de grandeur et les secteurs touchés portent à réflexion.

Les «experts» du cabinet d’E&Y ont réfléchi. Selon eux, si les IDE entrant en Belgique créent peu d’emplois, la faute en incombe à la pression fiscale et aux coûts salariaux, le désormais fameux «handicap salarial belge». D’où cette conclusion lapidaire à destination des responsables politiques belges : «La Belgique a le potentiel nécessaire pour accroître le nombre d’investissements étrangers. Mais les décideurs politiques devront faire les bons choix en la matière». Les bons choix ? E&Y propose une nouvelle réduction des coûts de la main-d’œuvre et une diminution de la pression fiscale sur les entreprises.

Politique de compétitivité versus politique industrielle

La recette néolibérale prescrite dans ce baromètre n’est pas neuve. Depuis la décennie 1980, elle est inscrite dans l’ADN d’organisations internationales telles que le FMI et l’OCDE. Elle est un des fondements du projet européen depuis ses origines. Et, depuis la fin du XXe siècle, elle fait même consensus au sein de la social-démocratie européenne. Cette recette repose sur le postulat suivant : assurer le développement économique et la création d’emplois sur un territoire passe nécessairement par la mise en place des politiques horizontales de compétitivité qui vont toucher directement la fiscalité ou les salaires et par là, attirer les grands investisseurs internationaux.

Outre leur inefficacité en termes de création d’emplois, ces politiques mises en place par tous les Etats européens à grands coups de «pacte de compétitivité» et autres dispositions fiscales attractives ont cependant des effets pervers que le cabinet E&Y ne relève aucunement. Tout d’abord, en privant les Etats de moyens budgétaires, les politiques de compétitivité interdisent de facto la mise en place de politiques industrielles entendues comme des interventions directes des pouvoirs publics sur les structures de l’industrie. Indirectement, des questions telles que : «Que doit-on produire ?» ou «Comment va-t-on produire ?» sont évacuées des parlements et du débat démocratique. De plus, en organisant la concurrence entre les économies européennes sur la base des salaires ou des systèmes fiscaux, les politiques de compétitivité condamnent l’émergence d’une réponse européenne coordonnée au processus de désindustrialisation en cours dans l’Union.

Compétitivité qualitative versus compétitivité-coût

En 2013, les plus optimistes ont cru voir, dans le «plan acier» du commissaire à l’industrie Antonio Tajani et dans la communication de la Commission européenne pour «une renaissance de l’industrie européenne», les ébauches d’une politique industrielle européenne. Ils en seront pour leur frais tant ces projets restent soumis au diktat de la libre concurrence. N’en déplaise à la Commission européenne, ce n’est pas seulement en promouvant l’amélioration énergétique ou technologique des outils industriels qu’elle arrêtera la saignée dans l’emploi industriel en Europe qui, dans un secteur comme la sidérurgie, a déjà coûté près de 30.000 postes [4] depuis 2008.

En février 2013, la table ronde de l’acier voyait s’asseoir à une même table les ministres français, belge et luxembourgeois en charge du dossier sidérurgique. Leur objectif avoué était, en brandissant la menace de la nationalisation, d’arrêter les fermetures en cours et de définir les contours d’une politique sidérurgique «régionale». L’initiative fit long feu lorsque le ministre luxembourgeois quitta la table par crainte d’effrayer les investisseurs internationaux présents dans son pays [5]. L’absurde par l’exemple, le carcan compétitif condamne définitivement la construction d’une véritable politique industrielle en Europe. Pourtant, outre l’enjeu de l’emploi industriel, la nécessaire transition énergétique et environnementale de nos économies dépendra de la capacité qu’auront les Etats européens à définir les contours de leur industrie de demain, et moins, ceux de leur compétitivité.

*Chercheur au Gresea et coordinateur du réseau belge Econosphères. Réseau Euro-Pen


[1] Le Soir du 25 juin 2014.

[2] Sur le site d’Ernest & Young.

[3] Chiffres du Service Public Fédéral belge de l’Emploi, novembre 2013.

[4] Chiffre communiqué par la fédération syndicale belge des métallurgistes, FGTB-MWB.

[5] Voir à ce sujet : Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne, «ArcelorMittal Liège : la fin d’un bastion syndical ?», in Iannis Gracos, Grèves et conflictualité sociale en 2013, Bruxelles, Courrier hebdomadaire du CRISP n°2208-2209, mai 2014.


Pour le bac Eco on leur demande de lire Les Echos et pas Libé

16 février 2015 - 16:07

Libé a proposé à ses blogueurs de s’approprier les sujets d’économie du bac. Ils ont planché ce jeudi matin en même temps que les terminales ES.

Henri Sterdyniak, économiste à l’OFCE, a choisi l’épreuve composée (partie 2) :  «La flexibilité du marché du travail réduit-elle effectivement le chômage ?» ou  «A quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ?»

Retrouvez l’intégralité des sujets de SES ici.

Nous sommes en présence de deux sujets qui tous les deux comportent des biais évidents. Les candidats ne doivent pas s’interroger sur «La flexibilité du marché du travail réduit-elle effectivement le chômage ?» mais sur « Comment le fait-elle ? »

De même, si les risques du protectionnisme sont évoqués, ceux du libre-échange sont oubliés. Les candidats ont donc le choix entre suivre la voie de facilité : reprendre le bréviaire néo-libéral ou courir le risque de s’en écarter, rendant ainsi une copie plus originale, mais que le correcteur pourra sanctionner comme hors-sujet.

Le sujet permet donc de vérifier la capacité du candidat à réciter ce bréviaire, à montrer qu’il a bien lu les Echos et les pages saumon du Figaro, et pas les pages économie de Libération, Alternatives Economiques ou les écrits des Economistes Atterrés.

Question 1: Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage?

Commençons par un point factuel. Le taux de chômage a augmenté de 7,5 points en 2007 à 12 points dans la zone Euro en 2013, malgré les mesures de flexibilisation du marché du travail mises en œuvre. En Espagne, qui a fortement libéralisé son marché du travail, il est passé de 8,3% à 26,4%. Aux Etats-Unis, pays de la flexibilité, il est passé de 4,6% à 7,4%, mais on sait que le taux d’activité a baissé de 2,4 points, de sorte que la faiblesse de la hausse du chômage s’explique essentiellement par le renoncement d’une large part de la population à chercher un emploi. De toute évidence, la flexibilisation du seul marché du travail ne peut jouer qu’un rôle mineur par rapport à la situation macroéconomique.

Si la flexibilisation du marché du travail se traduit par une hausse de la part du capital dans la valeur ajoutée par rapport à celle du travail, la consommation est affaiblie, il faut soutenir l’activité par la dette publique ou privée, par la financiarisation à outrance, par des bulles financières ou immobilières. L’économie est fragilisée, les bulles finissent par éclater et les salariés bénéficient d’une double peine : après la stagnation salariale, la hausse du chômage.

La flexibilité du marché du travail a plusieurs composantes dont il faut examiner séparément l’impact:

- Les entreprises ont toute liberté pour licencier leurs salariés. Elles peuvent donc les embaucher selon leurs besoins sans craindre d’avoir des difficultés à s’en séparer. Le contrat salarial devient temporaire. Ceci peut favoriser l’emploi à court terme. En sens inverse, les entreprises n’investissent pas dans la formation et le maintien de la capacité de travail des salariés ; ceux-ci ne développent pas de patriotisme d’entreprises, ne se soucient pas d’acquérir les compétences spécifiques à l’entreprise. Les pays les plus performants en Europe du point de vue de l’emploi (les pays germaniques ou nordiques) se caractérisent au contraire par un investissement réciproque des salariés et des entreprises, du moins dans l’industrie. C’est, en grande partie, en maintenant le contrat salarial, par le développement de l’emploi à temps partiel, que l’Allemagne a évité la croissance du chômage, pas en augmentant la flexibilité de l’emploi.

- La flexibilité du marché du travail doit permettre aux salariés d’aller facilement de secteurs en déclin à des secteurs modernes et innovants. Ainsi, l’économie peut se développer rapidement. Mais, en sens inverse, ce qui freine aujourd’hui ce mouvement, ce n’est pas une question de flexibilité, c’est que de nombreux emplois disparaissent dans de nombreux secteurs industriels, sans que soit créé en face un nombre suffisant d’emplois dans les secteurs innovants. De sorte que protéger les emplois existants, dans les secteurs jouant un rôle important d’entraînement au niveau sectoriel ou régional, secteurs où il faudra se repositionner de toute façon à moyen terme compte tenu de la hausse des prix de l’énergie et de la montée des salaires dans les pays émergents n’est pas absurde.

- Les entreprises peuvent facilement réduire le niveau de salaire en période de chômage et ainsi maintenir des emplois. Mais cet effet favorable au niveau de chaque entreprise s’inverse au niveau global où la baisse des salaires nuit à la consommation donc à l’emploi.

- Globalement, la hiérarchie des salaires peut s’ajuster à la productivité de chaque salarié. Les salariés non-qualifiés peuvent ainsi trouver un emploi, même faiblement rétribué. Il n’y a pas de salaire minimum. En sens inverse, la hiérarchie des salaires se creuse ; les entreprises peuvent imposer des salaires particulièrement faibles aux catégories les plus fragiles de salariés (femmes seules avec enfants, travailleurs immigrés, etc..) ; les salariés du bas de l’échelle vivent dans la misère, sauf à recevoir des prestations publiques ; la cohésion sociale est affaiblie, ce qui nuit à la croissance de long terme. Pire, le creusement des écarts de statuts et de salaires à l’intérieur des entreprises nuit à la mobilisation de l’ensemble des salariés de l’entreprise, à leur capacité à influencer sa stratégie. Or l’entreprise ne doit plus être gérée seulement en fonction des choix des actionnaires mais doit tenir compte de l’ensemble des parties prenantes : salariés, actionnaires, prêteurs, clients, ce qui suppose de bâtir des relations de long terme.

- L’indemnisation du chômage doit être de montant relativement faible et de courte durée pour inciter les salariés au chômage à accepter rapidement un nouvel emploi. Ceci permet de réduire effectivement le chômage ; en même temps, cela permet de le réduire statistiquement puisque les chômeurs non indemnisés disparaissent souvent des statistiques.

En sens inverse, les chômeurs qui ne retrouvent pas d’emploi, et ils sont nombreux en situation de chômage de masse, tombent rapidement dans la pauvreté. C’est le cas aussi pour leur famille. La baisse de leur consommation pèse sur l’activité, donc sur l’emploi. Certains chômeurs sont contraints d’accepter des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés au détriment de personnes moins diplômées. Ainsi, la flexibilité du travail n’est pas un remède miracle qui permettrait de réduire la forte dégradation de l’emploi induite par la crise financière des pays développés.

Question 2: A quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ?

L’expérience de la croissance économique du siècle dernier comme de celui-ci ne permet plus d’avoir un point de vue tranché. Le protectionnisme n’est pas un remède miracle, ni un mal absolu. Le libre-échange ne garantit pas à lui seul la croissance. Un pays émergent a besoin d’avoir une politique conquérante, sans trop s’embarrasser de règles ; il doit donc protéger ses industries naissantes (Friedrich List), ne pas trop respecter les règles de la propriété industrielle, conditionner ses achats à l’étranger à des transferts de technologies.

En sens inverse, le risque est grand que les industries ainsi protégées soient peu efficaces, vendent trop cher des produits de mauvaise qualité à des clients nationaux contraints de les acheter (c’est ce qu’illustre le cas de l’Algérie). Le cas des pays asiatiques (Corée, Chine, Inde) montre, quand même, que c’est une phase inévitable pour le rattrapage économique. Dans les pays développés aujourd’hui, compte tenu de l’enchevêtrement du processus de production, le protectionnisme peut sembler une folie. D’une part, il est impossible de définir un produit strictement national. D’autre part, refuser d’acheter des intrants étrangers à bas prix fait augmenter les prix des secteurs acheteurs et nuit à la leur compétitivité ; refuser d’acheter les produits asiatiques  bon marché ferait augmenter les prix en France, ce qui induirait des hausses de salaires nuisibles à la compétitivité ; les secteurs protégés n’auraient plus le souci de la productivité et de la compétitivité ; ils seraient durablement fragilisés. Toute politique commerciale doit tenir compte du principe des avantages comparatifs de Ricardo.

Pour finir, un protectionnisme trop direct, contraire aux règles de l’OMC, nous exposerait à des mesures de représailles commerciales. L’aide à des secteurs fragiles serait payée par l’affaiblissement de secteurs exportateurs dynamiques. Pourtant, un pays doit se soucier du développement de son secteur industriel (et plus généralement de son secteur productif). Un protectionnisme intelligent est nécessaire. A l’heure actuelle, certains pays ont des politiques commerciales agressives, refusent de faire bénéficier leur population de leurs gains économiques, accumulent des excédents nuisibles à leurs partenaires et à l’équilibre mondial(c’est le cas de la Chine et, de manière différente, de l’Allemagne).

Il est légitime de faire pression sur eux pour qu’ils renoncent à cette stratégie, augmentent leur taux de change, leurs salaires, leur protection sociale. La menace de mesures protectionnistes ne doit pas être écartée. Ensuite, les pays doivent conserver le droit à maintenir des spécificités nationales, l’exception culturelle, par exemple, ou des règles spécifiques en matière alimentaire. Les menaces lourdes que fait peser le changement climatique sur la survie même de l’espèce humaine justifie que les pays à la pointe du combat aient le droit de prendre des mesures protectionnistes pour s’offrir un espace de liberté pour taxer les produits et les comportements polluants. Il est légitime par exemple qu’un pays taxe lourdement les automobiles polluantes, même si cela peut apparaître comme une mesure protectionniste.

Il est légitime qu’un pays qui souhaite monter en gamme, qui souhaite se développer dans des secteurs d’avenir (les énergies renouvelables, les nanotechnologies) aide massivement ces secteurs, que les risques industriels soient socialement assumés et financés, même si cela peut apparaître comme une mesure protectionniste, même si là aussi existe le risque de financer à fonds perdus des secteurs qui ne réussiront pas à devenir rentables. Enfin, et surtout, la concurrence des pays à bas salaires, la disparition de pans entiers de notre appareil industriel (textile, électronique grand public, jouets, etc.) pose aujourd’hui un problème spécifique pour l’emploi, tant des jeunes non-diplômés, que de certains personnels en place. Il faut sans doute réagir de deux façons : d’une part, subventionner massivement l’emploi non qualifié ; d’autre part, garantir le maintien d’industries structurantes (comme l’automobile), dont la disparition aurait un coût énorme en termes d’emploi sectoriel et régional, signifierait une lourde perte en terme de capital physique et humain, de savoir-faire accumulé, qu’il faudrait reconstituer dans quelques années compte tenu de la hausse du prix des transports et de la montée des salaires dans les pays à bas salaires.

Ces secteurs doivent être aidés et leur montée en gamme, leur adaptation à la transition écologique doit être socialement financé, compte tenu du fait qu’il coûte moins cher de subventionner partiellement un emploi que de payer des prestations chômage durant de longues années. Certes, ces mesures peuvent apparaître protectionnistes, contraires aux lois du marché, mais l’objectif doit être de permettre à tous les peuples du monde de baser essentiellement leur croissance sur leur demande intérieure et le bien-être de leur population. Les principes de Ricardo ne tiennent plus dans un monde où s’accumule d’un côté du chômage de masse, de l’autre des excédents extérieurs.

 

Dette publique: illégitime à 59%

16 février 2015 - 16:07

Par Michel Husson*

La dette publique plombe l’activité et l’emploi : une austérité budgétaire forcenée entretient une conjoncture récessive et interdit tout espoir de sortir (un peu) d’un chômage de masse qui corrode toute la société. Mais ce serait le prix à payer de nos erreurs passées : en vivant au-dessus de nos moyens, en dépensant de manière excessive, nous nous retrouverions en quasi-faillite. On reconnaît là un discours qui s’appuie de manière démagogique, ou tout simplement ignorante, sur un parallèle stupide entre la dette d’un État et celle d’un ménage. Pour compléter le tableau et ajouter à la culpabilisation, on y rajoute des lamentations hypocrites sur la dette que nous laisserions aux futures générations.

Tout cela est faux et repose sur une incompréhension du fonctionnement des finances publiques. Premièrement, la dette de l’État se renouvelle constamment. Ainsi, en 2014, le déficit budgétaire devrait être d’environ 70 milliards d’euros. Mais l’Agence française du Trésor programme 173 milliards de nouvelles émissions. La différence, c’est le remboursement des obligations du Trésor arrivées à échéance. Autrement dit, l’État renouvelle constamment sa dette et peut le faire dans la mesure où il est a priori (sauf crise explosive) immortel : cela fait une grosse différence avec un ménage !

 

La deuxième différence, c’est que l’État peut décider unilatéralement de réduire ses recettes : là encore, difficile de trouver un ménage qui adopte délibérément un tel comportement. Enfin, que l’on sache, les enfants de rentiers ne naissent pas avec une dette mais avec un portefeuille de titres en héritage : la charge de la dette n’est pas un transfert entre générations mais entre catégories sociales. Ce sont les contribuables d’aujourd’hui qui paient les rentes d’aujourd’hui.

Or, il se trouve que la majeure partie de la dette publique est illégitime, dans une proportion de 59 % selon les évaluations avancées par le CAC (Collectif pour un audit citoyen de la dette publique) dans son document : Que faire de la dette ?

La dette publique peut être qualifiée d’illégitime si elle résulte de mesures (ou de l’absence de mesures adéquates) qui vont à l’encontre de l’intérêt général. Le document du CAC pointe deux principales raisons de le faire.

La première, c’est la «boule de neige» des intérêts. Dès lors que le taux d’intérêt que l’État doit verser à ses créanciers est plus élevé que le taux de croissance de ses recettes, le mécanisme s’enclenche. Même si l’État est vertueux et a un solde primaire (hors intérêts) nul, la dette augmente plus vite que le PIB. La démonstration, certes un peu technique, ne fait pas débat chez les économistes. Or, cette configuration a caractérisé les années 1990 durant lesquelles les taux d’intérêt ont explosé et largement dépassé le taux de croissance du PIB : la différence entre les deux, que les spécialistes appellent «écart critique», a été en moyenne de 4 points durant la décennie 90. Face à une telle situation, l’État aurait pu décider de se financer autrement et ailleurs que sur les marchés financiers. Mais il n’a pas pris cette décision, qui correspondait bien à la politique de désinflation compétitive préparatoire à l’entrée dans l’euro. La dette publique s’est donc envolée, passant de 35 % à 59 % entre 1990 et 1999.

On pourrait penser que c’est du passé, et, effectivement, les taux d’intérêt ont baissé depuis. Mais c’est justement la mécanique de la dette publique qui explique que ce surcroît de dette ne s’efface pas. Il est au contraire possible d’affirmer qu’aujourd’hui encore le budget de l’État supporte le fardeau de ces taux d’intérêt excessifs dont il serait difficile de soutenir qu’ils ont profité à l’ensemble des citoyens de ce pays.

Reste à évaluer la contribution de cet effet cumulatif au stock de dette actuel. L’exercice consiste simplement à construire un scénario sur une hypothèse simple, selon laquelle le taux d’intérêt réel sur la dette publique n’aurait jamais dépassé 2 %, ce qui correspond à une moyenne historique. On fait ensuite tourner le petit modèle qui fait passer du déficit à l’encours de la dette, et le CAC trouve que «la dette publique serait aujourd’hui inférieure de 29 points de PIB (soit 589 milliards d’euros) à son niveau actuel».

Viennent ensuite les cadeaux fiscaux. Depuis plusieurs décennies, l’État s’est en effet systématiquement privé de recettes en exonérant les ménages aisés et les grandes entreprises : du fait de la multiplication des niches et des cadeaux fiscaux, la part des recettes de l’État dans le PIB a chuté de 5 points en 30 ans. Contrairement à la vulgate néolibérale, ce ne sont donc pas les dépenses qui auraient connu une croissance «excessive» : elles sont plutôt à la baisse en proportion du PIB. Et les cadeaux fiscaux n’ont pas eu les effets attendus sur l’emploi ou l’activité.

Ce mouvement a pris une ampleur particulière à partir du début des années 2000 et fait franchir une nouvelle marche d’escalier à la dette publique, qui passe de 59 % du PIB en 1999 à 68 % en 2008 (ensuite, c’est la crise). Là encore, l’évaluation repose sur une hypothèse transparente qui consiste à postuler un maintien du taux de recettes publiques à son niveau de 2000, jusqu’à la crise. Résultat : «la dette publique serait aujourd’hui inférieure de 24 points de PIB (soit 488 milliards d’euros niveau actuel)». Cette évaluation est voisine de celles qui avaient été réalisées par deux rapports officiels publiés en 2010.

Au total, le document du CAC établit que «59% de l’actuelle dette publique proviennent des cadeaux fiscaux et des taux d’intérêt excessifs».

Il faudrait aussi ajouter l’évasion fiscale et l’effet propre de la crise qui sont analysés dans le document. Et il n’y a pas que l’État : le document montre aussi comment les collectivités locales, les hôpitaux et la Sécurité sociale sont à des titres divers soumis à la logique de la finance.

Ce constat rétrospectif permet de mieux comprendre d’où vient la dette et de bousculer un certain nombre d’idées reçues. Mais il peut éclairer aussi la logique des politiques menées aujourd’hui en France et en Europe, et que l’on pourrait résumer ainsi : la dette publique a été provoquée par la finance et ne profite qu’à la finance. La priorité donnée à la réduction des dépenses publiques ne fait pas que déprimer l’activité : elle est porteuse d’une profonde remise en cause du «modèle social». Plus grave encore à moyen terme, les nouvelles règles budgétaires instituées au niveau européen (introduisant par exemple l’interdiction d’un déficit «structurel» supérieur à 0,5 point de PIB) rendent impossible tout endettement public pourtant nécessaire au financement d’investissements, notamment dans le domaine de la transition écologique. La nécessité de «rassurer» les marchés financiers, seuls habilités à financer le déficit public, rend ainsi impossible toute bifurcation vers un nouveau modèle de développement.

Le choix est au fond assez simple : ou bien on signe pour une décennie au moins de régression sociale, ou bien on décide d’alléger le fardeau de la dette. Or, les moyens de le faire existent et ont déjà été utilisés en d’autres temps. Le CAC en dresse l’inventaire, sans trancher entre eux, parce que son projet n’est pas d’élaborer un programme mais de déverrouiller le débat public.

Pour dégonfler le stock de dette accumulé, pourquoi ne pas prendre au mot une suggestion récente du FMI, dans son dernier Fiscal Monitor (Moniteur des finances publiques). Il lui «semble exister une marge suffisante dans beaucoup de pays avancés pour tirer davantage de recettes des plus hauts revenus». Et le FMI calcule que pour revenir aux ratios d’endettement d’avant la crise, il suffirait d’établir un impôt exceptionnel de 10 % sur les ménages «disposant d’une richesse nette positive».

Quant au financement du déficit, il y a de nombreux dispositifs qui permettraient d’échapper à la dépendance des marchés financiers, par exemple l’obligation faite aux banques de détenir un volume minimum de titres de la dette publique. Ou bien encore, une institution bancaire spécialisée pourrait placer directement des titres publics ou locaux auprès des épargnants.

Cette contribution au débat public ne doit pas en rester là et le document du CAC n’est qu’une première esquisse d’un audit de la dette publique effectué par les citoyens ou sous contrôle citoyen, qui devrait permettre d’ouvrir enfin un véritable débat démocratique sur la dette publique. Ce débat devrait amener à déterminer quelle partie de cette dette est jugée par les citoyens comme illégitime, et à en tirer les conséquences.

*Michel Husson, économiste et statisticien, est l’auteur du Capitalisme en 10 leçons. Petit cours illustré hétérodoxe, Paris, Zones, 2012, 256 p.,

Le Pacte budgétaire, ou le bien-être comme variable macroéconomique

16 février 2015 - 16:07

Par Andrea BARANES*

En Italie, la crise semble ne pas avoir de fin. À la mi-2014, le taux de chômage a dépassé les 13%, celui des jeunes les 40%. En huit ans, 25% de la production industrielle ont été perdus. Dans cette situation, quels seront les impacts des nouvelles mesures d’austérité exigées par les accords européens, et en particulier par le Pacte budgétaire (Fiscal compact)? Les deux aspects les plus contraignants du Fiscal compact sont la réduction de la dette publique et l’équilibre du budget.

Sur le premier point, le Pacte budgétaire impose de revenir en 20 ans à une dette publique qui ne dépasse pas 60% du PIB. L’Italie part d’une valeur bien supérieure, égale à 130%. En simplifiant les calculs cela signifie des coupes dans les dépenses de 1/20 (130-60)% = 3,5% du PIB, qui représente aujourd’hui près de 1.500 milliards €, donc, plus de 50 milliards € de coupes chaque année pour les 20 prochaines années. Un engagement qui conduirait à un effondrement social et productif d’un pays déjà en crise profonde.

Selon les défenseurs du Fiscal compact, le problème n’est pas insurmontable. Dans le rapport dette/PIB le numérateur correspond à une valeur donnée alors que le dénominateur dépend de la croissance et de l’inflation. Avec une inflation à 2%, le PIB croît «automatiquement», en même temps que la croissance de l’économie. Avec une croissance nominale (qui tient compte de l’inflation) à 3% et une dette qui n’augmente pas, le respect du Pacte budgétaire «devrait se faire tout seul».

Hélas, l’économie italienne est en récession depuis des années et pourrait croître, selon les estimations plutôt optimistes fournies par le gouvernement, de 0,8 % l’an prochain. Selon le FMI, la croissance ne devrait pas dépasser 0,6%. D’autre part, l’inflation est à 0,4% (alors que l’ensemble de l’UE risque la déflation). Dans ces conditions, la croissance du PIB nominal est absolument insuffisante pour réduire le rapport dette/PIB comme prévu, ce qui oblige l’Italie à des manœuvres supplémentaires de dizaines de milliards d’euros chaque année pour les 20 prochaines années.

Dans les années suivantes la croissance, selon le gouvernement, devrait s’accélérer pour atteindre 1,9% en 2018. Si ces estimations, qui apparaissent pour le moins très optimistes, devaient être confirmées, et si l’inflation devait remonter à 2%, peut-être le respect du Pacte budgétaire pourrait-il devenir moins dramatique. Trop de «si», qui ne tiennent pas compte d’autres variables, à partir du coût futur des intérêts sur la dette publique, de la tendance économique générale, et d’autres données encore. De toute façon, compte tenu des valeurs de croissance et d’inflation, respecter le Pacte budgétaire l’année prochaine signifierait de lourdes coupes des dépenses publiques. Coupes qui, en particulier en période de récession, sont pro-cycliques, c’est-à-dire qu’elles rendent encore plus difficile une situation déjà très mauvaise. Le paiement des premières tranches risque donc d’avoir un effet récessif sur le PIB supérieur à la réduction de la dette, ce qui éloignerait encore plus l’Italie du respect de ses engagements.

Mais admettons pour un instant que tous les «si» soient confirmés, que la croissance s’accélère, que l’inflation remonte, que tout aille pour le mieux. Il reste une question cruciale. Est-il possible que l’Italie soit contrainte pour les 20 prochaines années à des mesures qui, au mieux, obligeront à renoncer à toute politique expansionniste pour relancer l’économie, et, au pire, pourraient conduire à un effondrement du pays? Est-il admissible que toute considération sociale, comme le chômage ou le bien-être deviennent secondaires face à la nécessité de respecter des paramètres macroéconomiques tout à fait arbitraires, mais qui paraissent gravés dans le marbre?

La deuxième contrainte pourrait avoir un impact tout aussi lourd, obligeant à l’équilibre du budget. Chaque pays qui, depuis la signature du traité de Maastricht s’était formellement engagé à un déficit nominal ne dépassant pas 3% du PIB, avec le Fiscal compact est obligé de respecter un équilibre structurel de ses comptes. Le déficit nominal est la différence entre les recettes et les dépenses de l’État, alors que le déficit structurel tient compte de la situation de l’économie. Pour une meilleure compréhension, le discours pourrait être ainsi simplifié: le pays X a un déficit nominal de 2%, dont 1,5% qui est dû au fait que l’activité économique n’est pas favorable, une chose sur lequel les choix politiques ne peuvent pas faire grand-chose. La responsabilité du gouvernement et de ses politiques ne s’applique donc que pour le 0,5% restant.

Pour calculer si le déficit (qui de toute façon doit être inférieur à 3%) est lié à la conjoncture économique ou si au contraire il est lié à des décisions de politique économique de chaque pays, la Commission européenne estime l’output gap, soit la différence entre la situation actuelle de l’économie et la meilleure situation théorique possible. A partir de là, on estime quel serait dans ce cas le chômage, pour le comparer avec le niveau réel, et calculer ainsi l’écart entre la situation de l’économie et celle potentielle qui correspond à une activité de «plein régime».

Selon les calculs de la Commission, le taux de chômage minimum si l’économie italienne marchait à plein régime serait de 10,4% en 2013 et s’élèverait à 11% en 2015. Le chômage effectif actuel (environ 13%) n’est pas très loin de cette valeur. Cela signifie que les effets du cycle économique et de la crise internationale ne sont pas particulièrement graves, et que de toute façon l’Italie ne pourrait pas faire grand-chose pour réduire son taux de chômage. Si le pays a un déficit, c’est donc presque entièrement de «sa faute» c’est-à-dire de la faute de mauvaises politiques économiques nationales. Si au contraire la Commission avait présumé une valeur minimale théorique de chômage à 9%, les conclusions auraient été bien différentes: le chômage actuel est loin de cette valeur parce que nous sommes dans une très mauvaise phase du cycle économique, et c’est à cette très mauvaise phase qu’il faut attribuer le déficit. Par exemple, avec un chômage théorique à 8% l’Italie serait en surplus et pourrait donc augmenter les dépenses publiques pour tenter une relance de l’économie et de l’emploi.

L’aspect le plus étonnant est que la Commission européenne elle-même proposait une valeur du taux de chômage minimum pour l’Italie à 7,5% en 2011 et à 8,5% en 2012. Qu’est-ce que cela signifie de dire aujourd’hui que ce taux est à 10,4% et qu’il atteindra 11% dans deux ans? Deux réponses sont possibles. La première est que les calculs de la Commission sont tout à fait arbitraires, la cible est continûment déplacée pour justifier la nécessité de poursuivre l’austérité et de nouvelles coupes dans les dépenses publiques.

La deuxième possibilité, si les calculs sont fiables, est que la situation en Italie se détériore à grande vitesse, non pas à cause d’un cycle économique défavorable, mais parce que les conditions structurelles se détériorent très rapidement. Le taux de chômage «minimum» auquel peut aspirer le pays était à 7,5% en 2011 et s’élève à 11% dans les prévisions de 2015. Un véritable effondrement de la structure productive d’un pays qui au cours des dernières années a servilement suivi les demandes, les contraintes et les directives venant de la Troïka, et en particulier de la Commission européenne elle-même. Une Commission qui nous dit aujourd’hui que la situation continuera de s’aggraver. Ce déplacement du taux de chômage minimal à des niveaux de plus en plus élevés n’est-il pas une confirmation de l’échec des politiques imposées par la Troïka (et donc par la Commission elle-même) au cours des dernières années ?

Il est de plus en plus nécessaire et urgent de changer radicalement de direction et de remettre en question non seulement le Pacte budgétaire, mais aussi l’ensemble des politiques d’austérité qui, selon la Commission qui les a promues, sont en train de nous faire couler. Et ce n’est qu’un premier pas. Nous devons complètement changer l’approche et les valeurs de cette Europe. Dans l’analyse actuelle, le taux de chômage devient un paramètre à prendre en considération pour arriver à établir les contraintes macroéconomiques que chaque pays doit observer. La Commission se base sur le calcul de certains niveaux de chômage pour voir si le but, soit l’équilibre du budget, est respecté. C’est une approche tout simplement absurde et qui devrait être inversée. Le paramètre clé devrait être la réduction du taux de chômage. A partir du niveau de chômage, de l’inflation et d’autres objectifs que chaque pays se doit de réaliser, un niveau de déficit optimal se dégage, et doit être adopté.

Le Pacte budgétaire est un désastre pour l’Italie, mais l’aspect le plus incroyable et peut-être moins bien compris est combien l’esprit même de cet accord est une catastrophe pour l’Europe dans son ensemble, bien au-delà des engagements requis par chaque pays. Le Fiscal compact affirme que le taux de chômage, le bien-être, la vie même des citoyens sont les variables sur lesquelles jouer afin de respecter des contraintes et des paramètres macroéconomiques qui n’ont aucun fondement ou raison d’être. Le Pacte budgétaire est le symbole d’une Union européenne qui, pour sa propre survie, doit complètement bouleverser son approche et son échelle de valeurs, abandonnant la faillite d’une Europe des capitaux et de la finance pour réaliser le projet d’une Europe des droits et des citoyens.

*Porte parole de la coalition Sbilanciamoci! (www.sbilanciamoci.org), une association membre de notre réseau européen Euro-Pen (Réseau européen des economistes progressistes).

Banquiers et autorités n’ont pas tiré les leçons de la crise

16 février 2015 - 16:07

Par Esther Jeffers & Dominique Plihon
Les Économistes atterrés

Depuis août 2007, les banques centrales et les États sont intervenus massivement pour soutenir leurs secteurs bancaires en leur fournissant des liquidités à des conditions exceptionnelles. Pourtant, les banques ont fortement réduit les crédits accordés aux entreprises alors même que ces dernières, dans la zone euro, dépendent fortement du crédit bancaire. Qu’ont donc fait les banques des liquidités abondantes qui leur ont été octroyées sans contrepartie ?

Une étude réalisée par l’agence de rating Fitch1 montre que, sur la période de décembre 2010 à décembre 2012, les seize grandes banques européennes d’importance systémique ont accru leur exposition totale à la dette souveraine d’environ 550 milliards d’euros (soit une croissance de 26 % de leurs engagements sur ce type de contrepartie) alors que, dans le même temps, elles réduisaient leur exposition aux entreprises de 440 milliards d’euros (soit une baisse de 9 % de leurs engagements à ce titre). Ainsi donc, les grandes banques européennes ont préféré acheter de la dette publique plutôt que de financer les entreprises, arguant de différents facteurs pour expliquer leur comportement : environnement macroéconomique difficile, nouvelles normes de solvabilité et de liquidité (Bâle III / CRD IV2), dégradation de la situation financière des entreprises, etc.

 

En réalité, l’activité des banques a changé de nature. Elle a connu, au cours des dernières décennies, d’importantes évolutions qui sont en grande partie responsables de la crise. En effet, l’activité des banques traditionnelles est de faire des crédits, de créer des dépôts –la monnaie scripturale– à l’occasion de leurs opérations de crédit, et d’assumer les risques liés à leurs opérations. C’est le modèle «originate and hold» des banques de détail.

Les banques font également de la transformation d’échéance, en accordant des crédits à plus longue échéance que leurs ressources. Du fait de cette asymétrie entre la durée de leurs ressources et de leurs emplois, les banques sont vulnérables ; elles dépendent de la stabilité des dépôts, et donc de la confiance des déposants. Pour assurer la stabilité du système bancaire, des institutions ont été créées dans la plupart des pays, et à l’échelle de la zone euro (Union bancaire européenne), telles que la garantie des dépôts, la fonction de prêteur en dernier ressort et la supervision prudentielle.

Les banques ont transféré leurs risques aux marchés



À la suite du développement rapide des marchés financiers, les banques sont devenues très actives sur les marchés des titres. L’activité bancaire traditionnelle (gestion des crédits et des dépôts) a très fortement décliné, au profit des opérations sur les marchés financiers où les banques interviennent tant pour leur propre compte (détention directe de titres) que pour le compte de tiers, ou en tant que «teneurs de marché » (acquisition et cession de titres sur les marchés). Les banques se sont mises à émettre des obligations pour accroître leurs ressources et leur capacité de prêt. Avec la titrisation, les banques ont transformé leurs actifs en titres échangeables sur les marchés de capitaux. Elles se sont tournées vers un modèle «originate to distribute», consistant à vendre leurs crédits sous forme de titres et à transférer leurs risques aux acteurs financiers non bancaires comme les compagnies d’assurances, les fonds de pension, les fonds spéculatifs et autres investisseurs institutionnels. Ainsi, les banques ont abandonné à des acteurs de marché peu régulés l’une de leurs fonctions principales, la gestion des risques. Elles sont devenues en quelque sorte des courtiers qui «originent » les crédits pour les transférer ensuite aux marchés.

Le shadow banking, la banque de l’ombre devient prépondérante

Parallèlement à cette évolution de l’activité des banques, s’est développé ce qu’on a appelé le shadow banking system (SBS). Comme le secteur bancaire traditionnel, le shadow banking assure une fonction d’intermédiaire financier. Mais à la différence du système bancaire classique, il se compose d’acteurs financiers soumis à une moindre supervision que les banques et qui n’ont pas directement accès à une assurance de dépôts ni au refinancement des banques centrales.



Participent au SBS les banques d’investissement, les hedge funds, les fonds d’investissement (fonds mutuels, money market funds, fonds de private equity), les fonds de pension, les sociétés d’assurance,  ainsi que les véhicules spéciaux d’investissement. Comme l’indique la définition donnée par l’European Economic and Social Committee (EESC, 2012). «Les banques de l’ombre remplacent les banques traditionnelles de différentes façons, et certaines opérations de la banque de l’ombre sont au cœur même de la banque traditionnelle ». Échappant à la surveillance des autorités, cette «banque de l’ombre » a été le rouage principal de la crise financière internationale.

Au début des années 2000, la taille du shadow banking system, mesurée à partir des bilans des institutions qui le composent, a connu une très forte progression, plus rapide que celle des banques. La taille globale du SBS était évaluée en 2002 à 26.000  milliards de dollars et, en 2011, à 67.000 milliards de dollars. En 2011, la taille du SBS américain s’élevait à 23.000 milliards. Celle de la zone euro à 22.000 milliards de dollars, tandis que pour le Royaume-Uni les estimations étaient de 9.000 milliards de dollars. Ainsi, la taille du SBS européen est de 31.000 milliards de dollars, c’est-à-dire supérieure au celle du SBS américain (FSB, 2012).

Les financiers ont oublié la crise

On pourrait penser que les autorités et les banquiers auraient tiré les leçons de cette crise, ce qui aurait dû entraîner une réduction des activités bancaires et financières qui ont failli causer l’effondrement du système bancaire international. Or il n’en est rien. Après une contraction en 2008 et les frayeurs causées par la crise, les activités de shadow banking ont repris de plus belle.

Dès 2008, le G20 avait identifié les positions excessives et opaques des acteurs financiers en matière de dérivés. Près de 90 % des opérations sur produits dérivés sont de nature spéculative, et n’ont rien à voir avec la couverture des risques. Or, les opérations sur produits dérivés —qui ont causé la faillite de Lehman Brothers et de l’assureur AIG— se sont à nouveau développées à un rythme rapide. Selon une étude du cabinet Alphavalue3, les dérivés de taux, CDS et autres swaps… ont retrouvé en 2013 le niveau d’avant crise et représentent dix fois le PIB mondial. En France, BNP Paribas détient dans son hors-bilan 48.000 milliards d’euros de dérivés en montant notionnel (capital théorique sur lequel portent les contrats de dérivés), soit 24 fois le PIB de la France.

Le retour de la titrisation … avec le soutien des autorités

Autre sujet d’inquiétude : pour relancer l’activité financière, le lobby financier européen a milité pour une relance de la titrisation. En mars 2014, Michel Barnier, le commissaire européen chargé des services financiers, a décidé de soutenir le retour des techniques de titrisation, pourtant responsables du déclenchement de la crise financière. L’objectif est de financer la reprise de l’économie européenne en panne, avec l’idée qu’il existe une «bonne titrisation », si celle-ci est régulée… Les banques ne se sont pas fait prier pour passer à l’acte ! Mi-avril 2014, en France, cinq banques (BNP Paribas, BPCE, le Crédit Agricole, HSBC France et la Société générale) ont émis pour 2,65 milliards d’euros de titres adossés à leurs crédits aux entreprises. Par ailleurs, BNP Paribas réfléchit à la titrisation de ses financements de matières premières, qui comprennent les lignes de crédit accordées aux gros courtiers comme Glencore, installés en Suisse. On le voit, les projets de titrisation ne se limitent pas au financement du secteur productif, mais concernent à nouveau des opérations de nature spéculative !

De nouveaux risques liés aux techniques alternatives de financement

 Afin de financer les PME et les ETI pour qui l’accès direct aux marchés de capitaux (actions et obligations) est difficile, des formes alternatives au crédit bancaire ont été mises en place. Elles prennent la forme de  partenariat, sur les marchés privés, entre banques et investisseurs institutionnels. Ainsi de  nombreux partenariats, tels que celui entre Société générale et AXA décidé en juin 2012, ou Société générale et Amundi, ont vu le jour. La présence d’assureurs, de fonds de private equity et de hedge funds en partenariat avec les banques semble se généraliser.

Cette nouvelle solution permet aux banques de continuer à alléger leur bilan, et aux assureurs de diversifier leurs placements en achetant de la dette d’entreprise. Le décret du 2 août 2013 portant sur le code français des assurances autorise désormais les assureurs à investir, directement ou indirectement via des fonds spécialisés (les «Fonds de prêts à l’économie »), jusqu’à 5 % de leurs engagements réglementés, dans des entreprises non cotées, notamment des ETI4, technique réservée jusqu’ici aux entreprises cotées. Or, ces activités engendrent des  risques supplémentaires, notamment lorsque les prêts sont destinés aux PME et ETI (entreprise de taille intermédiare) pour lesquelles l’information publique n’est pas disponible. Car, à la différence des banques, les assurances ne disposent pas nécessairement de l’expertise et des informations nécessaires pour évaluer le risque client et sa capacité à rembourser.

Au total, force est de conclure, non sans inquiétude, que les banques n’ont pas tiré les enseignements de la crise. Les opérations qui furent à l’origine de la crise —en particulier les produits dérivés, la titrisation, le shadow banking— repartent de plus belle. Plus grave est le fait que les autorités ne semblent pas non plus avoir tiré les conclusions qui s’imposent. Que faut-il penser de la BCE —désormais superviseur bancaire unique de la zone euro— qui s’est prononcée en faveur du développement du marché de la titrisation, en plaidant notamment pour un allégement des exigences en capital pesant sur les produits financiers résultant de la titrisation ?



















La Grèce meurt d'être guérie : la santé et l'austérité en Grèce

16 février 2015 - 16:07

Par Marica Frangakis*

Selon l’indicateur « Better Life Index » de l’OCDE de 2010, interrogés sur l’évaluation de leur état de santé, 76% des habitants de la Grèce estimaient être en bonne santé, davantage que la moyenne de 70%  relevée par l’OCDE cette année-là. Effectivement, les chiffres de la santé en Grèce avant la crise se portaient très bien par rapport aux autres pays. L’espérance de vie à la naissance était en moyenne de 80 ans 7 mois en 2010, en progrès sur les 78 ans 1 mois en 2000, et dépassant la moyenne des 79 ans 9 mois de l’OCDE [1]. Ainsi, malgré tous ses défauts, le système de santé grec semblait relativement efficace. C’était avant la Troïka et son programme d’austérité. Le secteur de la santé a été ciblé par les programmes de l’Union Européenne (UE) et du Fonds Monétaire international (FMI) comme un secteur dans lequel les dépenses publiques devaient subir des coupes drastiques. Ainsi, sur les 11,5 milliards d’euros de coupes budgétaires prévus pour 2013-2014, environ 1,2 milliard sera prélevé sur le système de santé, la réduction la plus importante après celles des pensions et salaires.

Les mesures de redressement incluent : (i) des baisses de salaires du personnel ; (ii) la réduction du taux de remplacement des départs en retraite (règle de 1 sur 5) et la fin des contrats courts ; (iii) une réduction drastique des dépenses de médicaments et l’extension de l’usage des génériques ; (iv) l’augmentation du reste à charge pour les patients des consultations externes des hôpitaux et des centres de santé publics  ; (v) des fusions et fermetures d’hôpitaux, tandis que la loi de 2011 sur la Santé autorise le développement des cliniques privées ; (vi) une nouvelle répartition des établissements de santé [2].

De façon générale, on essaie de mettre en place une révision complète du système de santé grec. Cela s’effectue au milieu d’une récession de plus en plus profonde, dans l’objectif principal de réduire les fonds publics consacrés au droit universel à la santé, plutôt que de rationaliser le secteur dans le but de soutenir son rôle social et d’étendre son rayon d’action.

On a dit que « désormais, en Grèce, il faut s’engager avec soi-même à ne pas tomber très malade ! » [3] Les hôpitaux publics manquent des stocks les plus basiques tels que le papier toilette, les cathéters et les seringues. On ne répare plus les équipements informatiques, qui ne sont donc plus utilisés. Les infirmières ont quatre fois plus de patients qu’elles ne devraient, et les temps d’attente pour traiter n’importe quelle pathologie grave se sont allongés. Beaucoup d’enfants ne reçoivent plus les vaccins les plus basiques, d’où le risque de maladies comme la polio, la diphtérie et la coqueluche [4]. Dans le même temps, les services de santé publics ont enregistré une augmentation de 30% du nombre de patients, tandis qu’on estime que 6 personnes sur 10 ne peuvent plus se permettre de payer une visite chez un médecin. Les plus touchés sont les chômeurs et ceux qui n’ont pas d’assurance, ceux qui ont de bas revenus et/ou des dettes, les malades chroniques, dont la participation personnelle aux traitements coûteux est passée de 0 à 25%.

Comme l’économie est en chute libre depuis 2009, les indicateurs sociaux et économiques sont entrés dans des zones inconnues jusqu’alors. L’économie s’est réduite de plus d’un cinquième, l’investissement s’est effondré, le chômage approche du niveau dépressionnaire de 30% de la population active, tandis que la pauvreté et le risque de pauvreté engloutissent presque le tiers de la société. Sans surprise, des signes de détérioration des chiffres de la santé apparaissent, particulièrement dans les groupes vulnérables.

Par exemple, les coupes budgétaires ont conduit à l’arrêt d’un tiers des programmes de secours aux personnes dans la rue, ce qui a produit une augmentation du nombre de drogués ne bénéficiant pas de traitement de substitution [5]. En conséquence, on a observé une augmentation significative des infections du VIH, et l’augmentation du nombre d’infections parmi les drogués par intraveineuse est plus importante.

Un autre indicateur des effets de la crise sur les groupes vulnérables est le nombre croissant de dispensaires de rue créés par des ONG et des groupes informels de bénévoles. De même, les malades du cancer qui ne peuvent plus se permettre de payer le reste à charge de leurs médicaments trouvent refuge dans un réseau mis en place par les médecins de l’un des plus importants services d’oncologie de Grèce [6].

Surtout, la situation de la santé physique et mentale de la population grecque a été sévèrement affectée par la crise. Les coupes budgétaires, les restes à charge plus élevés, comme les réformes structurelles inopportunes et incohérentes diminuent la capacité du système de santé à répondre aux besoins de la population. C’est ainsi que le coût final de l’austérité et de la dérégulation des marchés financiers est payé par le peuple, dont la santé et le bien-être social se détériorent rapidement. Seules une résistance organisée et la proposition d’alternatives peuvent mettre fin à cette tendance. De telles alternatives doivent faire partie d’une décision politique immédiate de mettre fin à l’austérité et de sortir le pays de ce cycle vicieux d’austérité-dépression. A long terme, elles devront également instituer une approche complète du bien-être social dans la tradition d’universalité et d’égalité définie par William Beveridge.

*Economiste, membre du «Nicos Poulantzas Institute,», d’ATTAC Grèce et du EuroMemorandum Group  (European Economists for an Alternative Economic Policy in Europe) .


[1] Les disparités entre les statistiques par sexe étaient également moins prononcées que dans les autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), comme l’espérance de vie à la naissance était de 82 ans et 9 mois pour les femmes, et 78 ans pour les hommes, contre 83 et 77 ans respectivement dans l’OCDE.

[2] Kaitelidou D. and Kouli E. 2012, Grèce: le système de santé en temps de crise, dans Eurohealth, Vol.18, n°1.

[3] Alderman L., 2012, « Malgré les coupes budgétaires, les médecins grecs envoient un message aux pauvres : vous n’êtes pas seuls », NYT, 24 oct.

[4] Daley S., 2011, « La crise financière pèse lourd sur la santé des Grecs », NYT, 26 décembre

[5] Kentikelenis A., Karanikolas M., Papanicolas I., Sanjay Basu, McKee M. et Stuckler D., 2011, « Les effets de la crise financière sur la santé: le présage d’une tragédie grecque », dans The Lancet, Vol.378, N° 9801, octobre.

[6] [6] Alderman L., 2012, « Malgré les coupes budgétaires, les médecins grecs envoient un message aux pauvres : vous n’êtes pas seuls », NYT, 24 oct.

Photo liberation.fr LOUISA GOULIAMAKI. AFP Un retraité grec défile, à Athène le 20 mars 2014, contre la marchandisation du système de santé.


Des économistes portugais de renom dénoncent l’austérité en Europe.

16 février 2015 - 16:07

Un appel d’économistes portugais dont certains sont membres du Réseau EURO-PEN dénonce les politiques d’austérité en Europe. Nous relayons aujourd’hui cet appel en français suivi de sa version anglaise et des noms des principaux signataires sur notre blog « Changer l’Europe ».

Mireille Bruyère, coordinatrice du blog Changer l’Europe

L’appel « Restructurer la dette et promouvoir la croissance, pas l’austérité. »

Par Francisco Louçã*

Le programme de sauvetage de l’Etat Portugais mis en place par l’Union européenne et le FMI (2011-2014) se termine le 17 mai 2014. Il faudra choisir dans les prochaines semaines : soit accepter un « programme de crédit de précaution » à la Banque Centrale Européenne (BCE) qui obligerait à poursuivre les mêmes politiques, soit retourner sur les marchés financiers et se soumettre à leur « discipline ». Dans les deux cas, l’austérité continuerait dans notre pays où le taux de chômage a déjà doublé, pour atteindre près de 20%, en raison de cette même austérité.

De plus, en dépit de fortes réductions des dépenses publiques, le ratio de la dette publique au PIB a grimpé à 129 %. Dans les deux années précédant 2008, la dette publique avait augmenté de 0,7% contre 15 % dans les deux années suivant 2008. En conséquence, chaque année le Portugal dépense maintenant plus d’argent en intérêts que pour son système de santé. Les résultats sont clairs : l’austérité budgétaire a réduit la demande globale,  aggravé la récession, augmenté le niveau de la dette publique et imposé la souffrance sociale en réduisant salaires et retraites, en augmentant les impôts, en dégradant la protection sociale.

Comme de nombreux économistes d’horizons différents l’ont déjà fait, nous avons exprimé nos préoccupations sur l’impact de l’austérité en Europe. Nous avions déjà alerté l’opinion de la dangerosité et de l’erreur que représentent des idées comme celles d’une « récession curative » ou d’une « austérité expansionniste ». Nous avons critiqué les décisions de la BCE au cours de la récession prolongée et la médiocre reprise. Les résultats valident notre critique. Il est temps de changer de cap.

Par conséquent, nous appelons à une politique européenne cohérente contre la récession. Nous soutenons les efforts de ceux qui proposent au Portugal la restructuration de la dette publique, afin d’obtenir des taux d’intérêt plus bas et un remboursement à plus long terme, de sorte que le poids du remboursement de la dette devienne compatible avec une stratégie de croissance, d’investissements et de création d’emplois.

Notre appel fait suite à un appel similaire récent de 74 personnalités portugaises, dont d’anciens ministres des Finances, d’anciens membres du gouvernement, des parlementaires de différents partis ainsi que des dirigeants de syndicats et d’organisations patronales. Une semaine plus tard, 19 généraux et amiraux et un nombre significatif de diplomates se sont joints à cet appel qui a suscité un débat d’une ampleur inédite dans le pays.

La Commission européenne, le gouvernement et le Président portugais, le FMI et d’autres institutions ont réagi à ce manifeste en affirmant leur opposition à toute restructuration de la dette publique portugaise. Bien sûr, le fait que le programme d’aide d’un montant de 78 milliards d’euros conduise au paiement de plus de 30 milliards d’intérêts fait depuis partie de la discussion.

Beaucoup d’économistes et de militants dans les différents pays européens considèrent les prochaines élections européennes comme une occasion unique de mettre en cause la menace des marchés financiers contre la démocratie et les Etats sociaux, ces initiatives prouvent qu’un réseau international contre l’austérité et contre le chantage à la dette publique est possible. Il est même absolument nécessaire.

Fighting in Portugal for restructuring the debt and choosing employment against austerity

Francisco Louçã

Seventy four economists from different countries (USA, Canada, Mexico, Brazil, Argentina, South Africa, Australia, Germany, France, United Kingdom, Italy, Spain, Greece, Estonia, Norway, Denmark, Belgium, Austria, Poland, Switzerland, and then others form China, India, published a call against austerity and the burden of debt, as a reaction against the pressures of IMF and European authorities for new recessive measures in Portugal. They include six editors of top scientific journals, one scholar who was under-general secretary of the UN (Jose Antonio Ocampo), an economist who was part of the economic council of president Kennedy (Richard Nelson) and distinguished authors (Stephany Griffith-Jones, Mark Blyth, Benjamim Coriat, Giovanni Dosi, Engelbert Stokhammer, Yannis Varoufakis, Stuard Holland, Beng-Ake Lundvall, Geoff Harcourt, Mario Nutti, Sami Nair and many others).

The call reads:

«Restructure the unsustainable debt and promote growth, not austerity

The IMF-European Union rescue program in Portugal (2011-2014) is due to end 17 May 2014. The decision will be taken in the coming weeks either to accept an ECB-led «cautionary program» continuing the same policies or to submit to the rule of the markets. In either case, the rule of austerity would continue in a country in which the unemployment rate has already doubled, to almost 20 percent, as a result of the prevailing strategy.

Furthermore, despite sharp reductions of the public budget, the ratio of public debt to GDP has climbed to 129%. In the two years preceding 2008, public debt increased by 0.7 percent; in the two years following, it grew by 15 percent. As a consequence, Portugal now spends as much per year in interest as it spends on its national health system. The results are clear: fiscal austerity has reduced aggregate demand, aggravated the recession, increased the level of public debt, and imposed social suffering as pensions and wages are reduced, taxes are increased, and social welfare is degraded.

As economists of different opinions, we have expressed our concerns about the effect of the austerity strategy in Europe. We strongly advised against the ideas of «curative recession» and «expansionary austerity» and the programs imposed on several countries. We criticized the decisions of the ECB during the prolonged recession and mediocre recovery. The results vindicate our criticism. It is time to change course.

Therefore, we call for a consistent European policy against the recession. We support the efforts of those proposing in Portugal restructuring the global public debt, in order to obtain lower rates of interest and longer terms so that the burden of payment is made consistent with a strategy for growth, investment and the creation of employment.»

This follows a similar call made some days before by 74 Portuguese, including ex-ministers of finance, ex-members of governments, members of parliament of different parties as well as trade union and industrial associations leaders. A week later, 19 generals and admirals and a representative number of diplomats joined this call. Never there was such a large discussion in the country as that provoked by this call.

The European Commission, the Portuguese government and president, the IMF and other institutions reacted to this manifesto stating their opposition to any sort of restructuring of the Portuguese public debt. Of course, the fact that a program of 78 billion euros leads to the payment of more than 30 billion as interest was part of the discussion ever since.

As many economists and activists in different European countries see the next European elections as an opportunity and a responsibility to challenge the threat of the financial markets against democracy and the Welfare State, these initiatives prove that an international network against austerity and the blackmail of debt is possible. Indeed, it is badly needed.

*Francisco Louçã est un homme politique et économiste portugais. Il a été coordinateur du Bloc de Gauche de 1999 à 2012.

Fiscalité des entreprises : tout avoir sans rien payer?

16 février 2015 - 16:07

Philippe Légé, Economiste Atterré

« Quand on parle pognon, à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute » disait Jean Gabin dans Le Pacha. Les entreprises françaises gagneront 30 milliards d’euros, sans contrepartie, au titre du Crédit Impôt Compétitivité Emploi (CICE) et du Pacte de responsabilité. Pierre Gattaz, président du Medef, ayant indiqué que « le terme de cadeaux aux entreprises » lui « hérisse le poil », précisons juste que cette humble offrande représente plus de 40% de la recette de l’impôt sur le revenu des ménages. 30 milliards, c’est un chiffre supérieur au budget de l’enseignement supérieur et de la recherche. C’est près de la moitié des dépenses publiques d’enseignement scolaire. Mais cela ne suffit pas au Medef qui, dans une surenchère perpétuelle, exige de nouvelles largesses, une révision de la réglementation du travail de nuit, une réduction des seuils déclenchant des obligations légales pour les entreprises. Le relevé de conclusion du Pacte de responsabilité, qui ne sera finalement signé que par le Medef, la CFDT et la CFTC, indique que d’autres exonérations de cotisations sociales sont déjà envisagées. En outre, avant même la fin des Assises de la fiscalité des entreprises, le ministre de l’Économie, M. Moscovici, a promis de nouvelles réductions fiscales et de nouveaux allègements de cotisations sociales. Leur montant net pourrait atteindre 5 milliards d’euros supplémentaires d’ici à 2017.

Faiblesse de l’investissement

En affirmant que le Pacte de responsabilité donnerait aux entreprises « les moyens d’investir », M. Moscovici a inscrit son action dans la continuité des gouvernements précédents. Contrairement au discours sur l’insupportable accroissement des « charges », en France les cotisations sociales employeur sont en baisse depuis vingt ans. Elles représentaient 18,2% de la valeur ajoutée des sociétés en 1992. En 2012, le ratio n’était plus que de 16,7%. Quant aux recettes de l’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS), elles ont augmenté dans les années 1990 avant de décroître dans les années 2000. Pour justifier de nouveaux allègements sociaux et fiscaux, le gouvernement met en avant la faiblesse actuelle de la compétitivité, de l’investissement et des profits.

Concernant l’investissement et les profits, les prémisses sont justes mais la conclusion est fausse. En France, la FBCF (Formation Brute de Capital Fixe) des entreprises non financières (qui comprend l’investissement mais exclut les placements financiers) a reculé d’environ 2% en 2012 et 2% en 2013. Au 4e trimestre 2013, sa reprise a été ténue. En outre, avec la crise, le taux de profit a diminué. Mais il faut se garder d’en tirer une conclusion hâtive. Avant même la crise, l’investissement était faible. Pourtant le taux de marge, rapport entre l’excédent brut d’exploitation et la valeur ajoutée[1], était stabilisé à un niveau historiquement plutôt élevé. Ce constat, valable au niveau de l’ensemble des sociétés non financières, fournit une première raison de douter de l’idée selon laquelle la faiblesse de l’investissement serait le résultat d’un manque de profitabilité.

Inflation des dividendes

Une des explications du manque d’investissement est la hausse considérable des dividendes nets versés par les entreprises. Ils représentaient 10,5% de l’excédent brut d’exploitation en 1977, contre 30 % aujourd’hui. L’actualité la plus récente confirme encore ce diagnostic. En 2013, à l’exception d’Alcatel, toutes les entreprises du CAC 40 ont décidé de verser un dividende quelle que soit l’évolution de leur bénéfice net. Parmi celles dont les résultats sont en baisse, certaines ont même augmenté le montant des dividendes versés. La première exigence de Pierre Gattaz était que la suppression des cotisations familiales employeur ne soit pas l’occasion d’interroger le bienfondé de l’usage des profits : « Ce que je voudrais absolument éviter et je pense qu’on est en train de l’éviter c’est ’qu’est-ce que vous allez faire avec les marges dégagées ?’ […] J’ai eu beaucoup d’angoisses tout le mois de janvier sur l’idée qu’on va tout contrôler, contrôler les dividendes versés, tout contrôler ». Le contenu du Pacte de responsabilité a de quoi rassurer Monsieur Gattaz : rien ne sera contrôlé.

Il faut noter que la faiblesse de l’investissement n’est pas propre à la France. On la retrouve dans des économies où le taux de profit est reparti à la hausse, par exemple aux États-Unis. L’investissement rapporté au PIB y diminue depuis de nombreuses années alors même que le taux de profit ne cesse de croître. Pourquoi ? Il y a quelques jours, le PDG du plus grand fonds d’investissement obligataire au monde expliquait que « grâce à une rentabilité à des niveaux record ou proche, les liquidités détenues par le secteur des entreprises aux États-Unis se sont amassées, trimestre après trimestre, atteignant des sommets jamais atteints jusqu’alors […] Pour autant, au lieu de consacrer leurs liquidités abondantes à de nouveaux investissements, de nombreuses entreprises ont jusqu’à présent préféré les redistribuer aux actionnaires. Rien que l’an dernier, les entreprises américaines ont autorisé plus de 600 milliards de dollars de rachats d’actions, un niveau record. Par ailleurs, de nombreuses entreprises ont augmenté leurs versements de dividendes trimestriels. Cette tendance s’est poursuivie début 2014 »[2]. Le constat est clair : l’anémie de l’investissement et l’inflation des dividendes perdurent depuis des années dans de nombreux pays industrialisés.

Il faut élargir l’assiette de l’impôt sur les bénéfices

Toutes les entreprises ne ressemblent pas à celles du CAC40. Ces dernières réalisent les trois quart de leur activité et les deux tiers de leur emploi à l’étranger. Plus généralement, les grandes entreprises sont financièrement solides tandis que beaucoup de PME ont du mal à s’autofinancer et à obtenir des crédits. Le taux de marge des PME est inférieur d’environ 4 points à celui des entreprises de taille intermédiaire et des grandes entreprises. Or, ces dernières ont accès à de nombreux moyens de réduire leur bénéfice imposable. Pour l’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS), la France se caractérise par un taux facial relativement élevé (33,33%) mais aussi par de multiples niches et déductions fiscales. Les grandes entreprises en tirent largement parti. En 2010, le Conseil des prélèvements obligatoires estimait le taux d’imposition des bénéfices du CAC 40 à 8%. Dans un rapport de 2011, le président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, le député UMP Gilles Carrez, a montré que ces sociétés avaient payé 4,5% d’impôt sur leurs bénéfices entre 2007 et 2009. La contribution exceptionnelle, créée en 2011 par François Fillon pour les sociétés dont le chiffre d’affaire est supérieur à 250 millions d’euros, ne résout pas le problème.

Il faudrait donc élargir l’assiette fiscale de l’IS. Le gouvernement en convient. Le 2 février 2014, le ministre de l’économie, Pierre Moscovici, a déclaré vouloir un taux plus faible avec « une assiette moins mitée ». C’est une vieille rengaine. Une précédente ministre de l’économie, Christine Lagarde, affirmait le 22 mars 2010 « Je ne trouve pas très sain qu’il y ait un tel écart entre le taux facial d’imposition sur les bénéfices et le taux réel, nous réfléchissons à la meilleure manière d’y remédier ». Elle y réfléchit peut être encore. Mais peut-être en ira-t-il différemment avec le gouvernement socialiste ? On peut en douter pour deux raisons. D’une part, le gouvernement a fait le choix de s’en remettre à des  « Assises de la fiscalité des entreprises ». Le patronat y est représenté mais pas les salariés. Sans surprise, les conclusions remises le 25 mars écartent tout élargissement de l’assiette de l’IS. D’autre part, il faut rappeler que le gouvernement a déjà eu l’occasion d’élargir l’assiette de l’IS et ne l’a pas saisie. A cet égard, l’élaboration de la loi de finances 2014 est riche d’enseignements.

Le CIR maintenu, l’assiette de l’IS inchangée

Force est de constater que les avantages dont bénéficient les plus grandes entreprises n’ont pas été réduits. Par exemple, treize députés socialistes de diverses sensibilités avaient déposé un amendement pour limiter le montant exorbitant du Crédit d’impôt recherche (CIR). Ils proposaient d’appliquer le plafond de 100 millions d’euros non plus à l’entreprise mais au groupe dont elle fait partie. Ce timide amendement a été rejeté par la commission des finances de l’Assemblée nationale. C’est pourtant à la demande de cette même commission que la Cour des comptes avait publié en septembre un rapport mettant en évidence « une sous-estimation récurrente » du CIR, dont le mécanisme est « le plus généreux de l’OCDE si l’on rapporte son montant au PIB (0,26%) »[3]. En 2014, le CIR coûtera entre 5,5 et 6,2 milliards d’euros aux finances publiques.

Plus grave : le gouvernement a fait le choix, dans le projet de Loi de Finances 2014 présenté en septembre dernier, de faire porter l’effort de réduction des déficits sur les seuls ménages[4]. Pour les entreprises, subsistait seulement une taxe sur l’excédent brut d’exploitation (EBE), pour 2,5 milliards d’euros. Finalement, celle-ci a été abandonnée, le gouvernement ayant préféré lui substituer un doublement temporaire du taux de la surtaxe sur l’impôt sur les sociétés créée par François Fillon. Le taux théorique de l’IS fut donc porté à 36% pour les grandes entreprises mais l’assiette fiscale ne pas élargie ! L’idée de taxation de l’EBE avait certes de quoi surprendre. En effet, dans la mesure où l’EBE inclut les amortissements, c’est-à-dire la consommation de capital fixe, ce projet risquait de pénaliser l’investissement productif et en particulier l’industrie. Mais il était possible de remédier à cet inconvénient en remplaçant le projet d’une taxe sur l’EBE par celui d’une taxe sur l’excédent net d’exploitation (ENE). Il est très regrettable que ce projet, un temps évoqué, n’ait pas été retenu. L’ENE présente en effet l’avantage d’être indépendant de la gestion financière des entreprises. Et comme nous l’avons déjà indiqué, « de nombreuses sociétés réduisent leur impôt en gonflant fictivement leurs frais financiers »[5]. Un impôt sur l’ENE eût donc permis de sanctionner les entreprises qui surestiment leurs charges financières afin de réduire artificiellement leur bénéfice imposable. De même, cela aurait permis de lutter contre l’optimisation fiscale par le transfert de profits à l’étranger, via des redevances fictives.

La mascarade des Assises de la fiscalité

Pourquoi cette piste n’a pas été retenue ? Qu’un membre du gouvernement ait pu affirmer que Geoffroy Roux de Bézieux, le numéro 2 du Medef, a « son lit de camp dans le bureau du ministre du Budget » en dit long sur la situation[6]. Soupçonné par les députés et les militants de son propre parti d’avoir cédé au lobby patronal, Pierre Moscovici a répondu : « Nous avons estimé au final qu’il ne fallait pas créer un nouvel impôt sans avoir réfléchi à l’ensemble de la structure d’imposition des entreprises ». Cette justification est pour le moins étrange. Le gouvernement qui devait mettre en œuvre la « révolution fiscale » promise par Hollande n’a donc pas mené de réflexion sur la fiscalité des entreprises[7] ?

Le gouvernement a renvoyé la question à des « assises de la fiscalité » des entreprises, refusant donc de créer le moindre rapport de force avec le grand patronat. Le Medef l’a d’ailleurs bien compris ; son vice-président a immédiatement exigé que la surtaxe s’appliquant à l’impôt sur les sociétés soit « supprimée à la faveur du projet de loi de Finances 2015 » car « une réforme à pression fiscale équivalente est un jeu de bonneteau »[8]. Pourtant, la fiscalité des entreprises diminue considérablement, tandis que tous les efforts portent sur les ménages. Mais, à quelques jours de la conclusion des Assises, M. Moscovici a répondu positivement à cette nouvelle demande en s’engageant sur « une baisse des prélèvements pesant sur les entreprises, et cela aussi bien par le biais d’un allégement des charges sociales mais aussi d’une réduction de la fiscalité »[9].

Pourtant, en utilisant des travailleurs formés et en bonne santé, des infrastructures publiques de qualité, etc. les entreprises profitent largement de l’action publique. N’est-il pas légitime qu’elles contribuent à son financement ?

 

 


[1] L’excédent brut d’exploitation est ce qui reste de la valeur ajoutée des entreprises une fois que les salariés ont été rémunérés (en salaires et cotisations).

[2] M. A. El-Erian, « La grande peur des entreprises devant l’investissement », Les Echos, 06/03/14.

[3] Rapport d’information sur l’évolution et les conditions de maîtrise du crédit d’impôt en faveur de la recherche, 17/09/13. URL : http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i1359.pdf

[4] Pour plus de détails : Les Économistes Atterrés, PLF 2014 : un budget de résignation, octobre 2013.

[5] Les Économistes Atterrés, Changer d’Économie, Les Liens qui Libèrent, 2012, p. 105.

[6] Arnaud Montebourg, le 6 octobre 2013, sur BFM-TV.

[7] Dans une tribune publiée le 4 novembre 2009 par la Tribune, François Hollande promettait une « révolution fiscale pour 2012 », une « grande réforme » et même une « nouvelle donne », terme emprunté à Franklin Roosevelt. Cette promesse a été reprise dans le projet du PS et dans la première partie de la campagne du candidat Hollande. Mais depuis janvier 2012, ce dernier n’a cessé de revoir ses ambitions à la baisse.

[8] Les Echos, 10 octobre 2013.

[9] « Les pistes du gouvernement pour baisser les impôts des entreprises », Le Monde, 21/03/14.


Nous sommes tous des neveux d'oncle Bernard

16 février 2015 - 16:07

Baltel/Sipa

En ce sinistre 7 janvier 2015, l’humour et l’intelligence ont perdu plusieurs de leurs figures les plus emblématiques. S’il n’est bien évidemment pas question de hiérarchiser ces douze disparitions, nous souhaitons rappeler à tous le message délivré par notre collègue et ami économiste Bernard Maris, message que les compères caricaturistes d’Oncle Bernard relayaient avec tant de justesse et de drôlerie dans les colonnes de Charlie Hebdo.

Atterré, Bernard Maris le fut bien avant de rejoindre la liste des signataires du premier manifeste des Économistes atterrés. En effet, à l’aube du capitalisme néolibéral qui vit la « science » économique basculer définitivement dans l’apologie de la finance spéculative, il fut l’un des premiers à partir en bataille contre cette pseudo-science. Il fit cela avec toute sa connaissance de l’intérieur de la discipline et avec un humour ravageur qu’il distillait chaque semaine dans Charlie Hebdo.

Car la bataille qu’il mena était double. D’abord contre ses pairs, dont beaucoup ne lui arrivaient pas à la cheville. Son livre Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions (A. Michel, 1990) dénonçait déjà, il y a vingt-cinq ans, les économistes « Diafoirus », les « gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles »[1] et leurs prétendues « lois » économiques enseignées dans toutes les universités.

Son Antimanuel d’économie (Bréal, 2003, tome 1 : les fourmis ; 2006, tome 2 : les cigales) devrait à cet égard être une lecture obligatoire pour tous ceux qui, étudiants, citoyens et… économistes, veulent comprendre ce qu’est réellement l’économie. Et pour lui, l’économie c’est principalement l’étude du partage de la richesse : de quoi est fait le gâteau ? Comment est-il partagé ? Qui tient le couteau ? Il s’opposait ainsi aux « économistes [qui] ont « naturalisé » l’économie, l’ont soumise à de pseudo-lois naturelles ou immanentes, pour éviter les sujets clés : qui fabrique l’argent permettant aux gens de vivre ? Qui crée l’opacité sur les marchés ? Pourquoi occulter le rôle néfaste et l’inefficacité des marchés ? Pourquoi occulter le rôle majeur joué par l’altruisme et la gratuité dans le processus économique ? Qui a intérêt à ce que le problème économique (le problème de la rareté) ne soit jamais résolu (…) ? »[2]

Il mena aussi une bataille pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. Il participa à sa manière à la critique de l’austérité pour les pauvres et des largesses pour les riches, du capitalisme envahissant tout, du productivisme qui détruit humains et planète, et son argumentation en faveur de la réduction du temps de travail ne se démentit jamais.

Pédagogue hors pair et penseur iconoclaste, il n’a jamais cessé de défendre les positions de l’économiste anglais John Maynard Keynes qui, selon lui, « avait tout compris »[3]. Sa vision « freudienne » de Keynes, combinée à ses sympathies pour Marx, l’ont conduit sur le chemin de la critique radicale du capitalisme. Pour lui, « la question n’est pas de « refonder le capitalisme », comme il est dit un peu partout aujourd’hui. Elle est de savoir si on peut dépasser un système fondé sur l’accumulation indéfinie et la destruction sans limite de la nature »[4].

Bernard Maris se demandait où étaient les nouveaux Keynes qui pourraient nous aider à ouvrir les yeux. Nul doute que lui-même y a beaucoup contribué. Et à l’heure où les siens se sont tristement clos un jour de barbarie, il revient à tous les neveux d’Oncle Bernard de continuer d’user de sa liberté d’expression afin de faire entendre cette autre musique qui lui était si chère.


[1] Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, 2003, Seuil, Points économie.

[2] Antimanuel d’économie, Bréal, 2003, tome 1 : les fourmis, p.19.

[3] Keynes ou l’économiste citoyen, 2007, Presses de SciencesPo, 2ème édition ; (avec Gilles Dostaler) Capitalisme et pulsion de mort, 2009, Albin Michel.

[4] Capitalisme et pulsion de mort, p.140.


«Il Fiscal compact è una scelta scellerata»

16 février 2015 - 16:07

Par Anna Maria Merlo, journaliste pour Il Manifesto

Sciopero/Le decisioni del direttorio Merkel-Sarkozy hanno impedito alla Ue di uscire dalla recessione. È la sola zona al mondo a non esserci riuscita. Intervista a Benjamin Coriat dell’Università Parigi XIII, membro degli Economistes atterrés

PARIGI. Sciopero generale in Italia oggi, il 15 sciopero nazionale in Belgio. In Europa, qualcosa si muove. Ma i governi dei paesi Ue, in particolare nella zona euro, restano sordi, si aggrappano soltanto all’applicazione del Fiscal Compact come Tina (there is no alternative). Il lavoro è diventata la variabile di aggiustamento in Europa. Per capire cosa succede – e cosa potrebbe succedere – parliamo con Benjamin Coriat, professore di scienze economiche all’Università di Paris XIII e membro del collettivo di animazione degli Economistes atterrés.

L’economia europea è bloccata, la disoccupazione schiaccia le vite, ma ci sono alcuni segnali di protesta. Come vede la situazione?

“Per capire cosa succede bisogna partire dalla crisi del 2008 e dalle risposte date dalla Ue, con il trattato del Fiscal Compact. L’Ue ha scelto una via particolarmente catastrofica di fronte alla crisi. Le basi di questo approccio difettoso sono istituzionali: impossibilità per la Bce di comprare debito di stato, economia nella mani dei mercati finanziari, assenza di coordinamento sociale e fiscale nella Ue. E invece di affrontare la crisi e di approfittarne per trovare una soluzione, l’Europa ha solo irrigidito il Fiscal Compact, ha trasformato la clausola del 3% di deficit in quella dello 0%, ha imposto scadenza infernali per il rientro nei parametri. In altri termini, ha tolto l’intelligenza dalle deliberazioni politiche per imporre dei meccanismi automatici. Siamo stati presi in ostaggio dalla crisi del 2008: i deficit pubblici sono esplosi, mentre nel 2007 solo la Grecia era sotto procedura per deficit eccessivo. La crisi, invece di condizionare azioni contro la finanza, è servita per attaccare il lavoro e trasformarlo in variabile di aggiustamento”.

Perché?

“È stata la scelta folle dell’accordo tra Merkel e Sarkozy. Ha impedito alla Ue di uscire dalla recessione, sola zona al mondo a non esserci riuscita, mentre Usa, Giappone, emergenti almeno hanno evitato di uscire a pezzi. Con la scelta assurda del Fiscal Compact come risposta alla crisi, la Ue ha creato una situazione impossibile, dove la sola via d’uscita è l’attacco al lavoro. Non si tocca la concorrenza fiscale, quella sociale, il potere finanziario, quello delle banche”.

Il problema è che questo non funziona, con una disoccupazione e un precariato che stanno minando le basi della società.

“In Germania, in Francia, anche in Italia sono passate solo delle parti di questo programma, c’è una resistenza. Mentre in Grecia, Spagna e Portogallo il piano è stato portato a termine. Il problema è che non funziona: non assicura la ripresa economica per uscire dalla crisi e l’Europa rischia di affondare nella deflazione. Persino Draghi ha capito che è una scelta catastrofica. Il presidente della Bce ha esaurito le possibilità di politica monetaria. Adesso tocca alle scelte politiche. Ci parlano di trappola di liquidità, nozione di Keynes che spiega che anche tassi di interesse bassi non permettono di rilanciare la crescita. In realtà siamo di fronte a una trappola della finanza: tutti i soldi – che ci sono – servono alla finanza, sono utilizzati per continuare i giochi speculativi. Non è possibile investire, perché nessun investimento darà un rendimento comparabile a quello finanziario. Siamo di fronte a una falla istituzionale e a una trappola della finanza, che in realtà sono convergenti: bisogna rompere questo circolo vizioso.

Come?

“Per cominciare, cambiando le regole della finanza. L’Europa non ha osato farlo. In questo, la Francia ha una grande responsabilità: qui l’industria finanziaria è molto potente, la Francia è bloccata su questo fronte, al servizio delle banche. Non c’è altra soluzione che il rilancio dell’investimento pubblico: liberazione dal vincolo del debito, la Bce deve comprare debito pubblico; i deficit pubblici non devono più essere la priorità, ma al primo posto devono essere poste disoccupazione, povertà, recessione. L’alternativa tra politica dell’offerta e della domanda è un falso problema: non ci puo’ essere una politica a favore delle imprese senza un rilancio degli investimenti pubblici. In Francia c’è stato un trasferimento di 40 miliardi alle imprese, ma gli imprenditori sono scesi in piazza. Per la piccola e media impresa, l’effetto di questi trasferimenti sui margini è piccolo, visto che non c’è domanda”.

Bisognerebbe anche definire quale crescita, non solo un aumento dei consumi generalizzato.

“Certo, il progetto esiste: la transizione energetica, ecologica, l’industria delle energie rinnovabili, la diminuzione di Co2. Su questo fronte, l’Europa è in ritardo. La Germania, addirittura, ha rimesso il carbone al posto del nucleare. Ci sono investimenti anche nel digitale e nell’economia collaborativa, di condivisione, più economa in risorse”.

C’è una crescente dicotomia nord-sud in Europa. A che cosa porta?

“Dalla Germania è arrivato un colpo di freno. Nell’ultimo decennio, i salari sono aumentati del 12%, mentre la media europea è stata un aumento del 70%. C’è stata una crescita di competitività anche grazie ai salari. Ma contemporaneamente i salari nell’ex Germania est sono aumentati dell’80%. Si dimentica sempre questo: la Germania ovest ha fatto concessioni per l’est, che adesso rifiuta di fare verso l’Europa. La Germania è pero’ obbligata a muoversi un po’, come per esempio il salario minimo previsto per il 2016”.

L’estrema destra, che propone l’uscita dall’euro, ha successo, soprattutto nella classi popolari. Cosa proporre in alternativa?

“La grande questione economica è la concorrenza fiscale e sociale. Si puo’ progredire restando nell’euro o uscendo? Ci sono passi avanti, come per esempio il Lussemburgo, obbligato a fare concessioni sui paradisi fiscali. Uscendo dall’euro non arriveremo a nulla. L’ipotesi è la creazione di un serpente fiscale europeo, come c’era stato il serpente monetario, cioè una tassa sulle società intorno al 28-30%, con una divergenza del 4-5%. La stessa cosa sarebbe possibile sul salario minimo. Non solo del tutto pessimista. La soluzione neo-liberista sta fallendo. Nel 2008, c’era una finestra di possibilità che non è stata sfruttata. Ce ne sarà un’altra, perché l’attacco contro il lavoro non sta funzionando. Ci sarà un secondo tempo in Europa. Il vulcano esploderà, anche sul piano elettorale. In Grecia e Spagna è esploso, ma dalla nostra parte. In Francia, c’è il rischio Fronte nazionale. La soluzione neo-liberista sembra vittoriosa, ma sta fallendo nei fatti, persino la Gran Bretagna si è resa conto che con salari cosi’ bassi il deficit aumenta e quindi ha deciso di tassare multinazionali e banche”.

La riproduzione di questo articolo è autorizzata a condizione che sia citata la fonte: www.sbilanciamoci.info. 

La culture du double excédent menace l’Europe

16 février 2015 - 16:07

Par Jean-François Ponsot*

Où en est le couple franco-allemand, moteur de la construction européenne ? Il se porte plutôt mal. Sur le plan des relations économiques, l’Allemagne se détache de la France. Ses investissements se concentrent à l’Est. La sous-traitance a permis de mettre sur pied un système productif parfaitement intégré qui assure sa compétitivité : l’Allemagne profite d’une main-d’œuvre relativement qualifiée et bon marché en Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, etc. pour y produire des biens qu’elle assemble ensuite sur son sol, avant de les exporter avec le logo «Made in Germany».

Un ouvrier sur la chaîne de production de l’usine Audi d’Ingolstadt, dans le sud de l’Allemagne le 11 mars, 2013.

L’évolution récente des exportations allemandes montre que l’Allemagne a de moins en moins besoin de la France pour garantir des débouchés à ses exportations. Ce sont désormais les marchés émergents qui suscitent l’intérêt des exportateurs de machines-outils et d’automobiles premium.

L’effritement du couple franco-allemand est également visible sur le plan diplomatique. La gestion des crises malienne et ukrainienne n’a pas été un exemple de parfaite coordination.

Double excédent en Allemagne, double déficit en France

C’est néanmoins sur un autre terrain que se situent les principales fissures du couple franco-allemand, celui de la culture économique. L’Allemagne d’Angela Merkel s’enorgueillit de combiner un excédent record de sa balance des transactions courantes (7,2% du PIB) et un excédent budgétaire (+0,5% du PIB). Pendant ce temps, la France ne parvient pas à enrayer son déficit commercial (-1,2% du PIB) et ne tient pas ses engagements de réduction du déficit budgétaire qui se creuse encore (-4,3% du PIB).

Cette culture allemande du double excédent (commercial et budgétaire) est pourtant très contestable. Elle repose sur des bases théoriques pour le moins rudimentaires.

Est-il utile de rappeler que d’un point de vue macroéconomique, un excédent structurel de la balance courante est aussi aberrant qu’un déficit récurrent ? Penser qu’un hyperexcédent commercial est signe de prospérité revient à raisonner comme les mercantilistes des XVIe et XVIIe siècles. Ces conseillers du prince expliquaient aux monarchies de l’époque que leur puissance reposait sur l’accumulation de stocks d’or issus d’un excédent commercial. Ce culte fétichiste de l’accumulation de métal précieux n’a malheureusement pas disparu !

Est-il nécessaire de souligner que d‘un point de vue comptable tous les pays engagés dans le commerce international ne peuvent être excédentaires en même temps ? La course à l’excédent n’a aucune rationalité macroéconomique, sauf à supposer que les pays n’ont d’autre choix que de se livrer une guerre économique sans merci dans laquelle les gains des uns se font au détriment des autres.

Malheureusement, la croyance en la vertu des excédents commerciaux, chère à Angela Merkel, s’est propagée dans les esprits européens. On voue un culte au pays excédentaire, présenté comme modèle vertueux. En revanche, le pays qui exporte moins qu’il importe est pointé du doigt. Il n’est pas compétitif ! Il doit s’ajuster ! Dans la zone euro, c’est compliqué, on ne peut plus utiliser le taux de change comme variable d’ajustement. Les pays déficitaires à l’intérieur de l’eurozone sont alors invités à mener des politiques d’austérité salariale pour améliorer leur compétitivité. C’est la fameuse dévaluation interne.

La baisse du coût du travail est ainsi devenue la priorité des politiques d’ajustement menées en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Irlande. En France, le Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi s’inscrit pleinement dans cette démarche.

Une fois encore, cette vision est réductrice. Un excédent et un déficit sont tous deux des déséquilibres macroéconomiques. Si un pays est déficitaire, c’est qu’il dépense trop. D’accord, mais alors il faut aussi comprendre, qu’à l’inverse, un pays excédentaire est un pays qui ne dépense pas assez. La résorption des déséquilibres passe nécessairement par un partage équilibré de la charge de l’ajustement entre le pays déficitaire et le pays excédentaire. Et non pas sur le pays déficitaire uniquement. Dans le cas européen, cela signifie que la correction des déséquilibres intra-européens doit aussi passer par un effort de dépense supplémentaire de l’Allemagne ! S’acharner uniquement sur les pays déficitaires est non seulement inéquitable mais inefficace.

Accumuler des excédents, la belle affaire!

Le second volet de la culture du double excédent concerne les comptes publics. L’Allemagne s’est vantée d’enregistrer au premier semestre 2014 un excédent budgétaire de 1,1% du PIB, soit 16,1 milliards d’euros. De nombreuses voix se sont élevées exhortant l’Allemagne à desserrer l’étau fiscal dans lequel est prise la zone euro. Y compris, et c’est un comble, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, qui a lui-même défié Angela Merkel en demandant plus de dépense publique en zone euro pour accompagner sa politique monétaire accommodante. Mais le duo Merkel-Schäuble campe solidement sur ses positions. Mario Draghi a même reçu un coup de fil de remontrances du ministre allemand des Finances.

L’intégrisme budgétaire du gouvernement allemand est d’autant plus singulier que le consensus n’est plus en faveur de l’austérité budgétaire aujourd’hui. Même les économistes du FMI ont fait leur mea culpa sur la question du multiplicateur budgétaire et préconisent des politiques de relance en Europe ! L’austérité budgétaire, en période de croissance faible ou de récession, est contre-productive nous disent-ils : elle comprime la demande, ne parvient pas à réduire les dépenses sociales et réduit les recettes fiscales.

Alors pourquoi un tel acharnement de la part des dirigeants allemands ? Plusieurs explications. Il y a tout d’abord l’influence de doctrines économiques favorables à l’austérité budgétaire, en particulier celles de la «nouvelle économie classique». Le problème est que ces théories sont dépassées. La plupart des études empiriques récentes invalident leurs hypothèses : la relance, et non l’austérité budgétaire, est le préalable à la reprise économique. Ensuite, les expériences d’excédent budgétaire prolongé montrent qu’il s’agit d’une grave anomalie qui va jusqu’à compromettre la liquidité du système bancaire ! Le gouvernement allemand oublie par exemple les contraintes que les épisodes de surplus budgétaires ont fait peser sur les banques au Canada dans les années 2000 : en diminuant la quantité de bons du Trésor en circulation, les banques ont vu leurs liquidités diminuer, ce qui a entraîné une pression à la hausse sur les taux d’intérêt.

Il y a ensuite la peur viscérale de l’inflation. On sait combien les Allemands ont été traumatisés par l’hyperinflation de 1923 qui a laissé des traces indélébiles dans les esprits. Le problème est que le ministre allemand des Finances est persuadé que la dérive des comptes publics génère une hausse des prix. Ces craintes sont pourtant infondées. Aucun lien automatique entre déficit budgétaire et inflation n’est pleinement établi par les études empiriques récentes des économistes. On est là en pleine paranoïa !

Gérer comme la ménagère souabe

Cette vision est souvent couplée à un argument de nature morale. Un Etat endetté n’est pas seulement coupable d’un manque de rigueur qui l’obligera à augmenter les impôts. Il met en péril l’ensemble de l’économie. Il doit donc être sanctionné. On aborde ici une question sensible, celle des facteurs culturels qui expliquent la culture du double excédent chez les dirigeants allemands.

Un excellent article de The Economist , The German mentality: Hail, the Swabian housewife», rappelle à juste titre comment la culture économique du gouvernement allemand s’inspire directement de la «ménagère souabe» qui tient les cordons de la bourse dans les foyers du sud-ouest de l’Allemagne : gestion stricte du moindre denier, absence de dettes, accumulation d’un pactole par mesure de précaution. La chancelière Angela Merkel n’est pas originaire de cette région, mais c’est elle qui a rendu la ménagère souabe célèbre, en 2008, en expliquant que les banques américaines, alors en pleine déconfiture, auraient dû s’en inspirer.

La culture économique du double excédent (commercial et budgétaire) est néfaste. Elle n’est pas appropriée au contexte européen. Elle encourage les politiques néo-mercantilistes visant à accumuler des excédents commerciaux au détriment de la croissance et de l’emploi en Europe. Elle favorise des politiques d’austérité aux effets opposés à ceux escomptés. Elle exacerbe les tensions avec les peuples européens.

Surtout, elle n’est pas compatible avec le principe de solidarité financière qui devrait pourtant animer les plus fervents défenseurs de l’intégration européenne. La culture du double excédent est une menace pour l’Europe.

 

*Maître de conférences en sciences économiques à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble, après avoir été Assistant Professor à Laurentian University, Canada et consultant auprès de la Commission technique sur la Nouvelle architecture financière régionale de la Présidence de l’Equateur.

La soumission au Medef n’est pas une solution, la France a besoin d'un changement de cap.

16 février 2015 - 16:07

A la mi-2014, l’économie française est sur une pente dangereuse. La croissance, nulle depuis un an, s’accompagne d’une hausse sans fin du chômage, d’une décélération des prix, en un mot d’un risque grandissant de déflation. Au lieu de prendre acte de ces résultats catastrophiques et de l’échec de la voie suivie, François Hollande a choisi d’accélérer dans la même direction, en se soumettant toujours davantage aux exigences du Medef.

Lire la suite sur le site des Economistes atterrés.

Pourquoi l'Europe doit relancer les commandes publiques

16 février 2015 - 16:07

Par Sébastien Charles, Thomas Dallery, Jonathan Marie*

Le principe du multiplicateur budgétaire est un mécanisme macroéconomique mis en évidence au début des années 30 par Richard Kahn qui met initialement en relation les variations de l’emploi avec celles de la dépense publique. Ce principe a été étendu par John Maynard Keynes dans la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie en 1936. Il y met à jour une relation entre la variation de l’activité économique et un changement dans les dépenses publiques. Depuis lors, on sait que le multiplicateur budgétaire est égal au rapport entre la variation du PIB et celle des dépenses publiques, rapport dont la valeur est généralement supérieure à l’unité ; c’est pourquoi on utilise le terme de «multiplicateur». Cela revient à attribuer aux variations des dépenses publiques la variation de l’activité. Plus ce rapport est élevé, plus l’intervention de l’État sur l’activité, via la politique budgétaire, est efficace.

Comment fonctionne ce mécanisme ? Raisonnons avec un exemple simple. Lorsque l’État effectue une commande supplémentaire à une entreprise, la production de cette dernière s’ajoutera à la production nationale pour un montant équivalent. Cette entreprise va, pour répondre à ce marché, utiliser de la main-d’œuvre et ainsi verser des salaires, consommer des produits intermédiaires et générer des profits. Les salariés comme les propriétaires de l’entreprise reçoivent ainsi un pouvoir d’achat qu’ils vont utiliser en achetant des biens et des services qu’ils n’auraient pas consommés sans la commande publique préalable. Des sous-traitants ou fournisseurs sont dans la même situation. Une partie de la consommation générée ainsi s’effectuera auprès d’autres entreprises résidentes. Ces mêmes entreprises vont à leur tour contribuer à l’augmentation de la production nationale et verser des revenus dans l’économie qui vont soutenir une nouvelle augmentation de la demande de biens et services. Pour un euro de dépense publique, l’activité économique aura augmenté de plus d’un euro. Le raisonnement se résume à l’image d’un cercle vertueux, l’impulsion budgétaire initiale génère une augmentation de la production nationale supérieure à cette impulsion. Dans une situation de crise de demande, a fortiori lorsque la politique monétaire est inefficace comme c’est le cas actuellement dans la zone euro, il est primordial que l’État intervienne en utilisant le levier de la dépense publique.

Ce cercle vertueux n’est cependant pas infini, il contient trois limites. D’abord, les revenus supplémentaires ne sont jamais intégralement dépensés en biens produits sur le territoire national. Une partie est utilisée en achat de biens produits à l’étranger et l’autre n’est pas dépensée du tout en consommation, car épargnée ou utilisée pour régler les impôts. On comprend ainsi que le multiplicateur sera d’autant plus élevé que ces fuites sont faibles, c’est-à-dire que la propension à épargner, que la pression fiscale et que la propension à importer sont faibles. Ensuite, une fois atteint le plein-emploi, la dépense publique supplémentaire n’engendre que de l’inflation à cause de contraintes sur l’utilisation des capacités de production des entreprises et des revendications salariales qui peuvent dégénérer en boucle prix-salaires explosive. Enfin, si le multiplicateur joue à la hausse, il fonctionne également à la baisse, une diminution des dépenses publiques conduisant à une contraction plus que proportionnelle de l’activité économique. Cette dernière leçon, pourtant évidente, est régulièrement niée dans le contexte actuel.

Confrontés au ralentissement économique mondial en 2007-2009, les gouvernements ont, dans un premier temps, appliqué les recettes «keynésiennes» qui visent à accroître la dépense publique lorsque la demande privée se contracte, dans l’espoir d’éviter un effondrement économique encore plus profond. Toutefois, dès 2010, et ce particulièrement en Europe, ceux-ci ont adopté des politiques de consolidation budgétaire. L’austérité a été décidée parce que les ratios de dette publique avaient trop augmenté et que des économistes réputés en prophétisaient des conséquences dangereuses. Ainsi, les célèbres économistes de Harvard Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (2010), passés par les plus grandes institutions financières, avaient apporté en 2010 un argument décisif pour limiter l’intervention publique : lorsque le ratio dette publique sur PIB dépasse les 90%, les taux de croissance deviennent plus faibles. A les écouter, il faut donc à tout prix rester en dessous de ce ratio. Bien sûr, aujourd’hui on sait que les feuilles de calcul sur lesquelles les conclusions étaient établies étaient truffées d’erreurs et que les conclusions en ont été affectées, mais le mal était fait. Ce discours paraît tellement raisonnable ! D’autres économistes tout aussi influents, dans une veine initiée par Alberto Alesina et Roberto Perotti (1995) soutenaient même que l’austérité ne serait pas défavorable à la croissance, et qu’elle pourrait au contraire avoir un effet positif sur la croissance (le multiplicateur pourrait être selon eux inférieur à 0).

Ces thèses ont eu d’incroyables conséquences, la Commission européenne se complaisant en effet dans cette perspective. Suite à l’éclatement de la crise grecque en 2010, la Troïka (FMI, BCE et Commission européenne) a fait subir à la Grèce un plan d’austérité d’autant plus violent qu’elle sous-estimait les effets négatifs des ajustements budgétaires sur l’activité. Cette erreur d’appréciation du multiplicateur, combinée à une vision idéologique de l’efficacité de la politique économique, a condamné ces politiques à l’échec. En effet, si l’activité se réduit, la base fiscale rétrécit et les dépenses publiques augmentent mécaniquement, notamment par la hausse du nombre de chômeurs à indemniser. Devant l’évidence que les politiques de rigueur nuisaient plus que prévu à la croissance économique, le FMI (World Economic Outlook, 2012, pages 41-43) a réévalué l’impact de celles-ci, reconnaissant qu’il avait sous-estimé les multiplicateurs et la perte de croissance issue de la rigueur budgétaire. Dans cette optique, de nombreuses études ont montré que les multiplicateurs étaient plus élevés en période de récession. Ces études rappellent un enseignement essentiel, négligé par l’orthodoxie néolibérale : la politique budgétaire doit être contra-cyclique, c’est-à-dire expansionniste durant la récession et rigoureuse durant les périodes d’expansion.

Faire de l’austérité en période de crise est plus néfaste sur l’emploi et la croissance que la même austérité en période de prospérité. L’austérité dans une période déjà marquée par la récession ne fait qu’amplifier cette récession. A l’inverse, un plan de relance budgétaire est plus efficace en période de crise qu’en période d’expansion et permettrait de diminuer le coût économique et social du chômage. Au final, l’État doit jouer le rôle d’un amortisseur et impulser le rebond lorsque la crise est particulièrement forte et qu’elle engendre une incertitude telle que la consommation recule et que les entreprises reportent perpétuellement leurs projets d’investissement. Par ailleurs, un gouvernement souhaitant maximiser son stimulus à l’économie ne doit pas essayer d’améliorer la consommation des ménages ou l’investissement des entreprises par des réductions d’impôts ou des réductions de cotisations sociales incitatives mais doit favoriser la dépense des administrations publiques. C’est en effet ce type de dépense qui provoque le moins d’importations, l’État ayant conservé une localisation importante de ses dépenses sur son territoire, alors que les ménages et les entreprises privées ont une tendance plus forte à se procurer leurs biens et leurs services à l’étranger. [1] Du fait de ces fuites en importation plus faibles, le premier cycle de revenus versés dans l’économie domestique se trouve optimisé. Un raisonnement analogue peut être mené avec la production de services non marchands (santé, éducation et recherche). Celle-ci accroît le PIB sans que ces services ne soient fortement importés (sur le premier tour de multiplicateur la part de la dépense qui fuite en importation est quasiment nulle), tout en sachant que cela contribuera à une demande supplémentaire future adressée aux entreprises privées.

Compte tenu du niveau d’activité dans la zone euro, les gouvernements doivent réactiver des politiques contracycliques, notamment par le biais de commandes publiques adressées aux entreprises privées dans le secteur de la transition énergétique (rénovation thermique, développement des énergies alternatives) et par le biais de services publics. De plus, la zone euro est un espace dont les importations provenant de l’extérieur sont relativement faibles : une coordination de ces politiques de relance pour bénéficier d’effets multiplicateurs importants et efficaces est donc tout à fait possible ! L’austérité généralisée et les politiques de l’offre ne peuvent résoudre une crise de demande déflationniste. Pour sortir de la crise actuelle, il est plus que nécessaire de s’appuyer sur le principe simple du multiplicateur et de défendre une politique budgétaire efficace et intelligente.

Références

Alesina, A., Perotti, R. (1995), «Fiscal Expansions and Adjustments in OECD Economies», Economic Policy, vol. 21, pp. 207-247.

Bussière, M., Callegari, G., Ghironi, F., Sestieri, G., Yamano, N. (2013), «Estimating Trade Elasticities: Demand Composition and the Trade Collapse of 2008-9», American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 5, pp. 118-151.

Kahn, R.F. (1931), «The Relation of Home Investment to Unemployment», The Economic Journal, vol. 41, pp. 173–198.

Keynes, J.M. (1936), The General Theory of Unemployment, Interest and Money, London: Macmillan.

Reinhart, C., Rogoff, K. (2010), «Growth in a Time of Debt», American Economic Review, vol. 100, pp. 573-78.

Trésor-Eco, «Une nouvelle lecture de la contribution du commerce extérieur à la croissance», n° 6, décembre 2006

World Economic Outlook (2012), International Monetary Fund, October.

[1] Voir Bussière et al. (2013) ainsi que l’étude de la Direction générale du Trésor.

*Maîtres de Conférences, respectivement au LED (Université Paris 8), au Clersé (Université du Littoral Côte d’Opale) et au CEPN (Université Paris 13).

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